Tintin

S’il est une bande dessinée qui est universelle (traduite en plus de 100 langues) et intemporelle (l’engouement n’a pas faibli), c’est bien Tintin. En plus d’un style graphique, Hergé a fondé un mythe. Mieux, une famille faisant aujourd’hui partie de la culture populaire.
Bien que tout le monde, ou presque, connaisse le reporter à la houppette pour avoir lu au moins quelques-unes de ses aventures, il n’est pas forcément évident – à moins d’être un tintinophile averti – de se retrouver dans la myriade d’ouvrages disponibles sur le sujet.
Ce dossier n’a évidemment pas pour but de répertorier toutes les versions des albums, tous les livres publiés sur la série ou son auteur, mais de fournir au lecteur des pistes permettant de rentrer en contact de la meilleure façon possible avec cet univers légendaire et étonnamment labyrinthique.
Il était temps aussi pour UMAC, qui revendique son attachement à la pop culture, d’enfin aborder cette œuvre magistrale, en évoquant les intégrales, les plus beaux ouvrages consacrés au sujet, les idées qu'Hergé a laissé à l’état embryonnaire, les polémiques fumeuses qui ressortent de temps en temps, les pastiches et… cette magie unique à laquelle on a donné un nom, aussi poétique que précis : la Ligne Claire.

Ce dossier est respectueusement dédié à la mémoire de Georges Remi.


Les Intégrales

Si vous n’avez pas les albums de Tintin, il est peut-être utile de commencer par là. La série officielle, pendant longtemps limité à 22 albums, en compte maintenant 24 (avec l’ajout de Tintin au pays des Soviets et celle, plus récente, de l’embryonnaire Tintin et l’Alph-Art).
L’idéal financièrement, le plus pratique également niveau place, reste encore les intégrales. Plusieurs sont disponibles mais toutes ne répondent pas aux mêmes impératifs.
Nous avons opté pour la présentation de l’intégrale en 8 tomes, sortie fin 2016. Celle-ci comprend les 24 albums officiels dans un format légèrement plus petit que les originaux (les tomes font à peu près 26 x 19.6 cm). Cela reste très lisible et bien plus confortable que les très petits formats publiés auparavant. Pour 99 euros, l’opération est plutôt valable (acheter tous les albums séparément reviendrait à plus de 250 euros).
Les dos des tomes forment une petite fresque sympathique. Deux reproches cependant ; d'une part, les volumes ne comprennent pas les illustrations de couvertures des albums. Argh, pour une page en plus, franchement, c’est un peu dommage. Et mesquin. D'autant que les covers ne figurent pas non plus sur la première de couverture des différents tomes. D'autre part, le papier glacé ne rend pas vraiment justice à la colorisation, ici rendue un peu trop flashy. Un beau papier mat aurait mieux correspondu à l'intention initiale d'Hergé.  
Signalons également la fragilité du coffret en lui-même, dans un carton bas de gamme peu résistant. Les albums sont, eux, bien plus solides. Ils comprennent en général trois récits, sauf pour les tomes 1 et 8.

Il existe également une intégrale, Tout Tintin (sortie en 2008), en un seul tome (tous les albums sont contenus dans un seul ouvrage !) qui constitue plus une curiosité pour collectionneur acharné qu’une véritable BD tant elle n’est évidemment pas pratique du tout à lire. Le papier très fin ne change pas grand-chose à l’aspect massif de l’engin mais donne finalement une impression bas de gamme assez désagréable au toucher.
Il n’est peut-être pas inutile de signaler également l’édition Rombaldi qui, en plus des Tintin, contient également les autres œuvres d'Hergé (Quick et Flupke, Popol et Virginie…) ainsi que différents bonus. Beaux ouvrages, superbement reliés, par contre niveau prix, l’on n’est plus du tout dans les mêmes eaux (compter entre 500 et 600 euros d’occasion pour les 14 tomes). C’est cher mais ça reste une magnifique édition, très complète. 


Ouvrages conseillés... et à éviter

La bibliographie concernant Hergé et son œuvre est énorme, nous nous sommes donc limités à sélectionner quatre ouvrages qui nous paraissaient réunir de nombreuses qualités (dont le fait d'être facilement disponibles et relativement peu onéreux). Nous avons également souhaité évoquer une publication dont la prétention et la présentation, en comparaison du contenu, sont tout simplement révoltants, et ce afin de mettre en garde le lectorat contre les abus que l'on peut constater autour du mythe.

- Hergé (RMN/Éditions Moulinsart)

Sobrement intitulé Hergé, voilà un ouvrage épais, bien réalisé et très complet, publié à l’occasion de l’exposition au Grand Palais (Paris). Pour 35 euros, l’on a droit à un tour complet (sur plus de 300 pages) de la carrière d’Hergé et des nombreuses facettes de son art.
L’on trouve des photos d’époque, des crayonnés, des illustrations, des peintures, des affiches, des cartes de vœux, des logos, des planches à divers niveaux de finalisation, bref, c’est à la fois vaste et passionnant, d’autant que le texte, riche, permet de contextualiser tout cela et dispense des informations historiques, biographiques et techniques.
Le livre se termine sur un petit cahier, bourré également d’illustrations, s’intéressant aux différentes thématiques trouvées dans Tintin et leurs représentations dessinées : les animaux, la violence, l’exotisme, les déguisements, les premières rencontres, les adversaires, les véhicules, Moulinsart… cette partie, plus ludique, contient même des questions sur l’univers d’Hergé ainsi qu’une petite introduction à Quick et Flupke ainsi que Jo, Zette et Jocko.
Soigné, dense, visuellement riche, l’ouvrage fait clairement partie des indispensables, c'est en tout cas celui que nous vous conseillons grandement si vous ne deviez en posséder qu'un seul. À la fois mine d’informations et œuvre d’art à part entière, son prix abordable est un argument de plus pour lui réserver une place de choix dans votre bibliothèque.

- Musée Hergé (Éditions de la Martinière/Éditions Moulinsart)

Le Musée Hergé (25 euros pour plus de 470 pages) est lui plus visuel. Bien que l’on y trouve quelques explications, le texte est bien moins présent que dans l’ouvrage précédent.
L’on peut découvrir là encore de nombreux extraits de planches, des crayonnés, des photos personnelles, des travaux « historiques » (reproduction du premier enchainement d’images et de la première utilisation de phylactères), des collages et recadrages de cases, des figurines et jouets, des reproductions d’effets personnels (comme des cartes postales qu’Hergé a envoyées, en dessinant au dos, ou encore des photos de l'équipe du Studio Hergé au grand complet). Petite curiosité, l'on peut même admirer la maquette (magnifique et très détaillée) de la fusée lunaire présente dans le diptyque Objectif Lune / On a marché sur la Lune.
Idéal si l’on souhaite se perdre longuement dans la contemplation d’illustrations et photographies variées et de qualité.
Notons qu'il existe deux versions, celle que nous évoquons, brochée, et une reliée, plus chère (39 euros). À moins d'être véritablement allergique aux couvertures souples, nous vous conseillons la première.

- La Malédiction de Rascar Capac (Casterman)

Nous nous intéressons ici au premier tome consacrée à la dite malédiction, avec Le Mystère des Boules de Cristal.
Il s'agit d'un ouvrage particulier, au format à l'italienne, qui présente à droite les strips originaux du récit Les 7 Boules de Cristal, tels qu'ils sont parus, en noir et blanc, dans le journal Le Soir, en 1943 et 1944. Les pages de gauche sont, elles, consacrées à diverses explications, allant des sources d'inspiration, au contexte historique, en passant par le processus créatif.
Pourquoi cet ouvrage en particulier et dans cette collection ? Eh bien, pour deux raisons essentielles.
Tout d'abord, bien qu'il existe des rééditions des albums en fac-similés, présentant les premières versions des aventures de Tintin, cette version possède un intérêt supplémentaire, celui de contenir également des explications et des documents qui permettent de mieux appréhender l'œuvre. L'on pourra par exemple admirer des études à l'aquarelle de la main d'Hergé, mais l'auteur s'attarde aussi sur des détails intéressants concernant par exemple des éléments de décor ou des véhicules. L'on retrouve également des scènes supprimées dans la version album et un texte légèrement différent.
Ensuite, si le choix de cet album est naturellement quelque peu subjectif, il peut néanmoins s'expliquer par la place particulière qu'il occupe dans la série. En effet, c'est l'aventure la plus angoissante écrite par Hergé. Même si le surnaturel intervient parfois ailleurs (dans Vol 714 pour Sidney par exemple), et bien que d'autres albums, comme L'Affaire Tournesol, soient souvent considérés comme plus aboutis sur le plan narratif, Les 7 Boules de Cristal conserve un ton unique et une atmosphère baignée par l'étrange et la peur. Ancienne malédiction, momie, hypnose sont au centre d'une intrigue basée, dès le départ, sur l'angoisse, le mystère et une tension soutenue.
Ainsi, si l'on souhaite aller un peu plus loin dans la compréhension de la construction d'un récit, ce livre semble tout indiqué, d'autant que la qualité et la variété de son contenu sont évidents.

- Les Trésors de Tintin (Casterman)

Un coffret rempli de surprises et d'éléments qui raviront les collectionneurs.
L'ensemble se présente en deux parties.
Tout d'abord, une pochette contenant 22 fac-similés de documents rares et inédits. L'on peut admirer, entre autres, un magnifique prospectus dépliable à destination des libraires, une lettre manuscrite d'Hergé, une planche de Tintin et les Picaros absente de l'album, une carte de vœux, une brochure publicitaire de Casterman, une reproduction d'un numéro du journal Le Petit XXe, des crayonnés, enfin, bref, il y a de quoi faire. Certains éléments sont si beaux (l'illustration de couverture, grand format, du Secret de la Licorne ou encore une affiche promotionnelle) qu'ils pourraient être mis sous verre et exposés.
L'on trouve ensuite un livre revenant sur la création et le contenu de chaque album. L'auteur, Dominique Maricq, revient sur les sources d'inspiration, le contexte historique, le tout est complété par des brouillons, des dessins inédits (destinés à la confection de puzzles ou à des publicités, l'on peut citer aussi un bel écorché du Carreidas 160, le jet de Vol 714 pour Sidney, publié à l'origine dans le journal Tintin en 1966) et de nombreux extraits de planche.
Là encore, pour 35 euros, voilà qui permet de se plonger dans l'univers de Tintin avec délectation.

- Hergéographie (Éditions Mac Guffin)

Alors, dans le genre de ce qu’il faut absolument éviter, voilà par exemple Hergéographie ou le monde selon Tintin, de Bob Garcia, aux « éditions » Mac Guffin. Il convient de mettre « éditions » entre guillemets parce que, franchement, il y a des limites quand même dans l’amateurisme et l’arnaque.
Ce livre est vendu 25 euros alors qu’il en vaut 5 à tout casser. Et encore. Faut avoir envie de se faire enfler de 5 euros. C’est bien simple, c’est une nullité sans nom. 
Au lieu des cartes et illustrations que l’on s’attendait à trouver, l'auteur balance, n’importe comment, des photos et images trouvées sur le net. Le tout est minuscule, en noir & blanc, saturé, bref, c’est dégueulasse et sans aucun intérêt. Je ne parle même pas de la mise en page (le texte est de traviole !!) ni des fautes. Le tout arrive péniblement à 120 pages avec une police énorme et de grosses marges. 
Une pure escroquerie. Il est assez ahurissant que des librairies et des sites connus acceptent de vendre ce truc. Attention, il existe plusieurs livres dans la même collection, on n’a pas testé les autres mais on a comme l’intuition que ça doit être du même acabit.
Hop, poubelle.


   
Les Polémiques

Les polémiques modernes ne manquent pas concernant les œuvres cultes. Les albums d’Astérix y ont droit (cf. cet article), Tolkien est accusé de racisme à cause de son traitement des… Orques (ah, les salauds d’auteurs qui maltraitent des races imaginaires… au bûcher !!), et bien entendu, Hergé n’a pas manqué de se prendre quelques volées de bois rouge vert de la part des spécialistes de l’indignation d’opérette.
Revenons sur deux d’entre elles histoire de voir s’il y a vraiment matière à s’outrager.

La première concerne Tintin au Congo et le traitement qu’Hergé réserve, à l’époque, à l’aspect colonial. Certains extrémistes ont même été jusqu’à parler de « produit toxique », de « racisme » et de « nuisance pour la santé mentale »… arf.
L’un des éléments « racistes » tient notamment à une leçon de géographie sur la « patrie » des jeunes élèves congolais, à savoir la Belgique (qui sera remplacée par la suite par une leçon de mathématiques, ah c’est pratique les maths, c’est inodore). Alors, oui, dans notre monde moderne, ça choque, mais en 1931 (date de la création de la première version de l’album), c’est simplement… la norme. C’est cela que les ahuris modernes ne comprennent pas. On ne peut pas reprocher au passé l’absence de valeurs qui n’existaient tout bonnement pas. Les historiens (du moins les bons) le savent bien : on ne peut étudier une époque (et donc une œuvre lui étant liée) en chaussant des lunettes modernes et en éludant volontairement le contexte.
Ces accusations sont d’autant plus stupides et insultantes qu’Hergé, à travers son œuvre, a toujours démontré une grande ouverture d’esprit et un humanisme qui ne fait aucun doute (cf. par exemple Le Lotus Bleu, Tintin au Tibet, Coke en Stock et même, d’une manière plus ironique et lucide, Tintin et les Picaros).

La seconde polémique est encore plus ahurissante (oui… c’est possible).
Il a en effet été reproché à Hergé d’avoir publié des dessins dans le journal Le Soir pendant l’occupation allemande. Il faut bien garder à l’esprit qu’il ne s’agissait pas de dessins de propagande, mais bien de ses récits d’aventure destinés à la jeunesse.
Ce qu’on lui reproche donc, de manière cavalière, c’est… d’avoir continué à travailler. Comme des tas de gens d’ailleurs, qu’ils fussent boulangers, ébénistes, serruriers, paysans, etc. Pourquoi diable, parce qu’il était dessinateur, aurait-il fallu qu’il soit le seul à ne plus pouvoir gagner sa vie ?
D’autant que, là encore, les gens qui portent sur le passé un jugement rapide et tronqué le font avec le confort que procurent les livres d’Histoire. Facile de dire « il fallait » ou « il n’y avait qu’à » lorsque l’on connaît la fin et que l’on n’y était pas. Hergé n’avait aucun moyen de savoir combien de temps la guerre allait durer, qui allait l’emporter, et il n’avait aucune raison de se laisser bêtement mourir de faim en sombrant dans l’oisiveté.
On a d’ailleurs du mal à voir en quoi ne plus dessiner Tintin aurait permis de contribuer à l’effort de guerre des alliés. C’est tout simplement d’une bêtise crasse.

Le pire c’est que ce pauvre Hergé, homme instruit, intelligent, possédant un haut sens moral, sera marqué par ces reproches injustes. On le serait à moins. Il a cependant donné la plus belle réponse possible aux imbéciles et aux justiciers de pacotille : il a conservé son intégrité, a évolué avec son temps et a refusé de sombrer dans le cynisme.
Il a combattu les derniers relents de l’esclavage (à une époque où ce n’était pas la mode), a tenté de démontrer que toutes les dictatures (de gauche comme de droite) se ressemblaient dans leurs fondements et leurs effets, et a conservé une préférence pour l’humain, au-dessus des dogmes et des systèmes.
Plutôt honorable comme bilan. 



La Tintinophilie alternative

Le dernier album officiel (complet) de Tintin datant de 1976, il est facile d’imaginer qu’en plus de 40 ans, frustration et passion aient abouti à différents hommages ou parodies, plus ou moins réussis. Toujours est-il qu’il existe des Tintin « apocryphes » qui tentent de prolonger l’œuvre du si regretté Hergé.
Nous allons tenter de nous aventurer dans la jungle de la tintinophilie alternative en partant du plus légal pour aboutir dans les méandres des pastiches.

S’il est un album tout ce qu’il y a de plus officiel mais qui ne fait pas partie de l’œuvre canonique, c’est bien Tintin et le lac aux requins. L’album est tiré du dessin animé scénarisé par Greg, et est bien plus court (44 planches) qu’un récit standard. L’histoire n’est pas mauvaise mais difficile d’y voir véritablement la « patte » Hergé, surtout de cette époque (début des années 70). C’est clairement en dessous mais ça reste sympa à lire.

Extrait de Tintin et l'Alph-Art, par Yves Rodier.
Tintin et l’Alph-Art est bien sûr aujourd’hui plus ou moins publié officiellement (difficile de voir dans ces néanmoins superbes crayonnés et ce début de scénario non corrigé un réel album), mais certains ont tenté, bien auparavant, de terminer le si mythique vingt-quatrième opus.
La version d’Yves Rodier est très célèbre mais tient malheureusement plus d’une œuvre de jeunesse (comme le dessinateur en conviendra plus tard) que d’un album abouti, que ce soit graphiquement ou narrativement. Bien entendu, la curiosité poussera les plus fans à y jeter un œil, c’est légitime, mais la déception est au rendez-vous. De la magie du grand Hergé, il ne reste rien (ce qui n’empêche pas le talent réel de Rodier, comme on va le voir un peu plus loin).

Outre l’Alph-Art, connu maintenant du grand public, il existe également deux « idées » signées Hergé qui forment des albums disons… embryonnaires.
La première thématique est connue sous le nom de Thermozéro. Il s’agit d’une intrigue assez proche de L’affaire Tournesol, où Tintin est embarqué dans une histoire d’arme d’un nouveau genre.
Crayonné par Hergé (Thermozéro).
Il existe des crayonnés d’Hergé qui mettent en scène le début de ce récit. Ils en disent long sur ce qu’aurait pu être la qualité de cet album fantôme. Un gag par exemple, dans une scène où Tintin et Haddock portent secours à un automobiliste accidenté, est d’une efficacité exemplaire : Tintin constate que la porte du véhicule est tordue par le choc, il force pour l’ouvrir, celle-ci cède et le pauvre Capitaine se la prend dans le pif. La case suivante, il gigote sur place en se tenant le nez, et Tintin lui demande s’il peut l’aider au lieu de… danser le charleston. ;o)
Il existe plusieurs versions de cette planche sur le net, mais pas d’album complet de ce qui reste un vague concept.
La deuxième thématique, exceptionnelle, est connue sous le nom d’Un jour dans un aéroport. Il s’agit sans doute de l’œuvre la plus ambitieuse, narrativement, d’Hergé, puisque le concept exigeait que le lecteur puisse débuter la lecture à n’importe quelle page et puisse continuer, sans problème de compréhension (la BD, faites de « faux départs », n’ayant pas de réelle fin et recommençant indéfiniment). L’on voit là le côté expérimental et pointu du Hergé « moderne », qui n’hésitait pas à écrire de fausses aventures (Les Bijoux de la Castafiore) ou à aller vers la quête spirituelle (Tintin au Tibet). 
Là encore, il existe une ou deux planches en relation avec cette idée, mais qui n’apportent finalement pas grand-chose tant l’on s’imagine à quel point un tel concept aurait pu être magistral dans les mains d’Hergé.

Pour l’instant, nous en sommes restés à l’héritage direct du Maître, mais bien entendu, il existe aussi un grand nombre de parodies et pastiches [1].  
Nous allons rapidement passer sur les parodies pures, car la plupart sont relativement grossières dans leur réalisation et vulgaires dans leur propos (les plus curieux pourront tout de même jeter un œil circonspect aux pénibles Tintin en Thaïlande ou Tintin en Suisse, aussi délicats qu’un concours de pets dans un PMU après trois tournées de gros rouge).
C’est en réalité dans les pastiches que nous allons trouver des productions intéressantes.

L’on peut parler notamment de l’atelier du Radock, qui a sorti divers albums au style graphique parodique mais léché, ainsi que Les Disparus de Moulinsart, qui regroupe plusieurs histoires courtes en noir & blanc, là encore très bien réalisées visuellement. Pas question cependant ici de prolonger l'existence du véritable Tintin, nous sommes plus dans l'hommage décalé. 
C’est en réalité ce diable de Rodier qui va, après son Alph-Art, livrer un récit de huit planches, intitulé Le lac de la Sorcière, incroyablement abouti visuellement (pratiquement du niveau du Hergé moderne, à quelques infimes détails près) et plutôt efficace narrativement (même si bien entendu, la difficulté n’est pas la même sur un aussi petit nombre de planches). L’on a l’impression de renouer avec le vrai Tintin dans cette histoire, accompagné par l’esprit roublard d’Hergé qui plane au-dessus des planches. Un petit moment de bonheur. Ou un crève-cœur. C’est selon que l’on apprécie la prolongation ou qu’elle ravive le manque.
Notons qu’Yves Rodier a également réalisé nombre d’illustrations pastiches de Tintin, dont le fameux Tintin à Québec (avec en fond le sublime château Frontenac), magnifique et improbable couverture d’un album imaginaire que l’on rêve, certaines nuits, de dénicher au détour d’un vide-grenier…
Yves Rodier a depuis annoncé, sur son compte facebook, qu’il arrêtait la bande dessinée. Ses travaux en faisaient pourtant, avec de grands noms comme Bob de Moor, le digne successeur d’Hergé, au moins visuellement. Quelle tristesse que des gens aussi talentueux n’aient pu prendre le relai. Mais c’est là un autre débat...

Extrait du Lac de la Sorcière, pastiche par Yves Rodier.

Extrait du Lac de la Sorcière, pastiche par Yves Rodier.


Étude de cases

Si Hergé est si réputé, ce n'est pas pour rien. Sa maîtrise graphique et narrative en fait un surdoué de l'efficacité et de la suggestion. Il n'est pas ici question de démontrer son génie (et sa force de travail) mais de donner des exemples concrets de constructions quasiment parfaites. Et encore, le « quasiment » semble bien superflu.


Un exemple connu, mais particulièrement parlant, issu du Crabe aux Pinces d'Or
Hergé parvient là, en une seule case, à décomposer un mouvement complexe. L'on sait que la bande dessinée est un art séquentiel, une suite de scènes que le lecteur relie mentalement et inconsciemment en passant par le fameux gutter (ou caniveau) cher à McCloud. Ici, Hergé parvient à restituer les différentes phases d'un mouvement en un seul dessin, en représentant les personnages à différents moments clé de leur évolution.
Cela paraît simple, peut-être évident, mais dans les années 40, alors que la BD (telle qu'on la conçoit de nos jours en tout cas) en est à ses balbutiements, tout est à découvrir et tester. Le nombre d'informations véhiculées par cette simple case est incroyable.
C'est bien pensé, fluide, efficace.  


Dans un tout autre genre, cette illustration du journal Tintin (merci à Tryixie pour sa restauration subtile et parfaite de l'image), datant de 1947, dégage une grande mélancolie. Bien qu’elle ait été réalisée pour évoquer les fêtes et Noël qui approche, la mise en scène se révèle si habile qu'elle donne à la scène un sens bien plus vaste.
La famille Tintin est présente et respecte sa cohésion interne : les Dupont/Dupond inséparables, Tournesol seul, dans sa bulle, et bien entendu Tintin et le Capitaine.
Le dessin est froid, noir, il est tard, il neige, c’est la fin de la journée, la fin aussi de l’année, d’un cycle.
Les personnages sont dos tournés, ils s’éloignent, nous quittent. Ils vont vers un futur qui est à la fois sombre et lointain, incertain.
Un petit signe positif quand même : Milou, qui est le seul à jeter un regard (complice et joyeux) vers le lecteur, comme s’il était de connivence et lui disait – nous disait – de ne pas trop s’inquiéter. Parce que c’est comme ça, les personnages de papier s'en vont toujours, tôt ou tard. Mais ils ne meurent jamais.
L’on peut se perdre longtemps dans la contemplation de ce dessin, presque entendre la neige durcie craquer sous les pas de nos amis. Bien sûr, nous y trouvons peut-être plus de sens que ce qu’Hergé voulait y mettre, mais ce sens est-il pour autant absent ?
Impossible en tout cas de nier ce sens aigu de la mise en scène, permettant de représenter l’exact « bon » moment, dans sa justesse absolue. L'impact de ce dessin, en regard de sa simplicité (personnages de dos, décor très limité, aucune action réelle autre que la simple marche), est en tout cas énorme. D'autres, par la suite, joueront aussi avec la simplicité et la litote graphique, mais c'est encore Hergé, bien avant tout le monde, qui innove en représentant d'une manière si inattendue des héros habitués aux aventures mouvementées. Il existait bien des manières de représenter Noël (un capitaine Haddock chutant d'un escabeau en voulant décorer son sapin au château de Moulinsart par exemple), mais c'est cette accalmie, cette douceur, cette normalité inhabituelle, qui touche et emporte le lecteur.
Imparable.


Haddock, contrepoint et faire-valoir

La « famille » Tintin est bien ancrée dans l'imaginaire collectif. Milou, les Dupont/Dupond, le professeur Tournesol et le capitaine Haddock sont indissociables du si parfait Tintin.
Pourtant, l'un des personnages se distingue du lot et semble le seul à être véritablement indispensable. C'est un vieux matelot irascible prénommé Archibald. Et il est plus qu'un partenaire d'aventures. Il est l'âme de Tintin.

On le sait bien, Tintin est l'archétype du héros classique. Courageux, intelligent, habile, il peut tout aussi bien être l'égal d'un Sherlock Holmes en matière de déduction, se battre ou piloter un avion. Il ne fume pas, ne boit pas, vient systématiquement en aide à qui est en danger... bref, il est parfait.
Il serait faux pour autant de penser que le capitaine Haddock est son exact opposé. Bien entendu, il a, lui, des défauts. Il est colérique, il fume, il a un sérieux penchant pour le whisky, mais il n'est pas pour autant l'inverse de son ami reporter.
En effet, Haddock est loin d'être idiot. Il fait également preuve de courage à de multiples reprises. Il est de plus généreux et sensible. Sensible au point que, même si Tournesol l'agace prodigieusement, il tombera en dépression lorsque ce dernier se fera enlever (Les 7 Boules de Cristal).
Le mec est impulsif, il se met parfois dans des situations fâcheuses, mais il a bon cœur.
C'est cette humanité, qui faisait tellement défaut à Tintin (voire aux autres personnages, plus limités), qui va faire de Haddock le compagnon idéal du héros.

L'on a pu lire parfois que Haddock a empiété sur le rôle de Milou, en cela que le petit chien, comme le capitaine, était source de gags mais aussi de solutions idéales à de scabreuses situations. Ce n'est pourtant pas tout à fait exact. Car Tintin, sans Milou, resterait Tintin et connaîtrait, peu ou prou, les mêmes aventures. Et si les détectives moustachus ou le professeur dur d'oreille et souvent dans la lune disparaissaient, là encore, le destin de Tintin n'en serait pas grandement changé.
Par contre, supprimer le propriétaire de Moulinsart semble inconcevable tant son influence est énorme dès Le Secret de la Licorne. En effet, s'il apparait deux albums auparavant, dans Le Crabe aux pinces d'Or, il n'a alors qu'un rôle d'alcoolique et fauteur de troubles que Tintin doit gérer. Dans L'Étoile Mystérieuse, sa présence, bien qu'importante en nombre de cases, est relativement secondaire dans le déroulement des évènements (un autre que lui aurait pu être aux commandes de l'Aurore). Par contre, dès le premier diptyque de la série, revenant sur ses origines, Haddock devient un personnage central et attachant dont Tintin ne pourra plus se passer.

Dans le second diptyque, Haddock est à la fois source de gags (Nestor disant à Tintin que le capitaine ne va pas tarder car l'on voit déjà son cheval) et d'émotion (sa profonde déprime après l'enlèvement de Tournesol). L'on verra encore son côté profondément humain (sous une carapace de râleur) lorsqu'il sera le plus acharné, dans Objectif Lune, à tenter de rendre sa mémoire à son ami Tryphon.
Mais Haddock fait bien plus que Milou (ou tout autre personnage).
Dans Tintin au Tibet, il incarne un contre-emploi essentiel, celui du personnage raisonnable (raisonnable, lui !), alors que Tintin part dans une dérive quasiment mystique à partir d'un rêve. Dans Les Bijoux de la Castafiore, le capitaine, dévoilé dans son quotidien (et ses rapports difficiles avec les gens), est emporté dans une non-aventure (passionnante et réussie) dont il est l'un des rouages essentiels.

Archibald Haddock se distingue à plusieurs titres dans l'univers de Tintin. C'est un personnage multitâches, en cela qu'il peut servir pour des scènes d'action, d'humour ou d'émotion, ce qui était un privilège réservé aux seuls Tintin et Milou auparavant, et encore, avec une certaine limite pour Milou et moins d'impact pour Tintin.
Il est profondément humain et permet, par le biais de ses défauts, mais aussi des immenses qualités qu'ils cachent, une immersion profonde du lecteur.
Il réussit enfin, et surtout, à humaniser, par effet ricochet, Tintin. Un Tintin lisse et sans reproches, qui va s'inquiéter pour Haddock, tenter de le raisonner, s'amuser de ses réactions, s'énerver parfois, et finalement devenir son ami le plus proche.
Or, avant Haddock, Tintin n'avait aucune relation amicale de ce type. Bien qu'il connaisse les Dupondt depuis fort longtemps, il n'a jamais entretenu avec eux un contact étroit (l'apparente gémellité des Dupondt l'en empêche). Tournesol est tout aussi inaccessible parce qu'il représente le scientifique enfermé dans son monde (le fait qu'il soit sourd n'est pas un hasard, il est également sourd au monde extérieur dans son entièreté et pas seulement coupé de son aspect sonique). Il y a bien Milou, mais le fait que ce soit un animal limite le rôle de Tintin à celui d'un maître bienveillant.
C'est donc Haddock qui va, indirectement, faire rentrer Tintin dans un monde émotionnel plus réaliste et palpable. Et de manières très diverses, il va permettre à son jeune ami de briller et donner libre cours à ses propres émotions (quand il le met en danger dans On a marché sur la Lune) ou d'au contraire faire fi du bon sens quand il se met en tête d'aller secourir son ami Tchang (dans Tintin au Tibet). Et cela, Haddock est le seul personnage à pouvoir le faire. Il peut au choix mettre Tintin en valeur ou au contraire lui permettre, par sa seule présence, de devenir un peu moins raisonnable, un peu moins lisse.
Par ses aspérités, le brave capitaine donne à Tintin ce qui lui manquait le plus : un ancrage subtil mais fondamental dans le réel.


Classification subjective et utilitaire des albums

Si vous ne connaissez pas Tintin, débuter par les premiers albums n'est pas forcément une bonne idée. Parce qu'ils sont loin d'atteindre le niveau d'intérêt et de maîtrise des plus récents. De la même manière, n'allez pas vous perdre avec des fac-similés en noir & blanc, ils ont un intérêt historique et technique, mais ils ne représentent pas ce qu'Hergé souhaitait (il a toujours fait coloriser ses albums à partir du moment où cela a été techniquement possible, et il a fait modifier les anciens).

Voici une classification subjective des albums en cinq époques narratives, qui prennent en compte uniquement leur intérêt supposé pour un lecteur actuel. Cela veut dire que nous allons laisser de côté certains aspects historiques qui, dans un second temps, peuvent donner du relief à certains récits. Nous les considérons donc ici simplement pour ce qu'ils sont, maintenant.

- Balbutiements, de Tintin chez les Soviets à Tintin en Amérique (3 albums). 
Il s’agit là des débuts de Tintin, avec un Hergé très loin d’avoir trouvé son style, tant graphique que narratif. Le premier, chez les Soviets, n'a jamais été retouché car Hergé le considérait vraiment comme une erreur de jeunesse, irrécupérable, et hors de la série véritable des aventures de son héros (pas forcément pour des raisons uniquement politiques d'ailleurs).


- Tintin en solo, des Cigares du Pharaon au Sceptre d’Ottokar (5 albums). 
Hergé affirme son style, la narration change du tout au tout (et reste relativement moderne, même aujourd’hui), il explose dans Le Lotus Bleu, tant par son souci du détail, du réalisme, que par son engagement. Il va s’inspirer également des bruits de bottes en Europe pour Ottokar.


- Transition, du Crabe aux pinces d’Or à L’étoile Mystérieuse (2 albums). 
Arrivée du capitaine Haddock qui néanmoins conserve encore un rôle secondaire.


- Les diptyques, du Secret de la Licorne à On a marché sur la Lune (7 albums).
C’est l’époque « classique » d’Hergé, l’artiste signe des aventures plus longues, plus fouillées. Haddock prend une importance cruciale, parfait contrepoint du lisse reporter. Hergé ose verser dans le surnaturel, le sombre, et l’inquiétant avec l’incroyable Les 7 Boules de Cristal. L’Or noir, ébauché bien avant, est un peu isolé et bien plus faible au milieu de tout ça.


- Époque Moderne, de L’affaire Tournesol aux Picaros, voire à l’Alph-Art (6 à 7 albums). 
Hergé explose les codes. Il écrit une « non-aventure » (passionnante) avec Les Bijoux de la Castafiore, il touche au spirituel avec Tintin au Tibet, il revient au surnaturel (avec un final très amer) dans Vol 714 pour Sidney, il renvoie dos à dos les extrémistes de tous bords et les bien-pensants avec les Picaros. Dans ce cadre, où l’artiste est à son apogée et l’homme toujours en dehors des dogmes, il n’est pas difficile d’imaginer ce qu’auraient pu donner ses albums embryonnaires (sur l’art, avec l’Alph-Art, ou sur la narration pure, avec Un jour dans un Aéroport, déjà évoqués plus haut).



Voilà, parce qu'il faut bien se limiter, c'est ainsi que se termine ce dossier Tintin, le plus long et le plus important des dossiers UMAC.
Alors que je lisais déjà ces albums dans les années 70, j'ignorais que j'allais conserver un attachement affectif réel pour le petit gars à la houppette. Et un œil attentif sur les publications ultérieures.
J'ai entretenu dans mes jeunes années un rapport aussi étroit avec Tintin que celui que j'ai pu évoquer, lors de la sortie du Club de Pagel, avec le Club des Cinq.
Tintin et Haddock sont plus que des personnages, ils sont des amis de Papier. Peut-être trouverez-vous aussi à votre tour, dans leur regard, une invitation amicale vers l'Ailleurs.
Je vous le souhaite en tout cas. Car si la fiction n'est par nature pas réelle, les émotions et réflexions qu'elle procure le sont, mille millions de mille sabords !

Détail de Tintin à Québec, pastiche par Yves Rodier.

[1] Une parodie, si elle respecte les règles légales, peut être publiée sans l’accord des ayants droit. Il s’agit alors d’une publication à caractère humoristique, qui doit être différenciée de l’œuvre originale. Un pastiche, bien que le terme recouvre parfois des éléments parodiques, est plus un hommage, qui est différent du plagiat en cela que la source est clairement revendiquée, mais qui n’en reste pas moins a priori illégal.