Strangers in Paradise : Amours, Flingues et Petites Culottes
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Cet article, réactualisé, a été publié en 2009 sur l'ancienne version du site.

Habile mélange de romance, comédie et polar, Strangers in Paradise est l'une des grandes réussites de la bande dessinée indépendante US.

Francine Peters et Katina Choovanski, alias "Katchoo", sont amies depuis très longtemps et partagent le même appartement. La brune est douce, romantique et court après une hypothétique relation amoureuse idéale. La blonde est une artiste vive, violente même parfois, qui se verrait bien partager le lit de Francine et qui n'hésitera pas à la venger d'un rustre particulièrement odieux.
Au milieu de ce duo arrive David, subjugué par la personnalité de la jolie Katchoo qui, elle, aime plutôt les femmes.
Passé mystérieux, ennuis avec la police, accointances mafieuses et autres moments joyeux ou douloureux se succèdent pour ces trois personnages attachants qui, sans amour, se sentent comme des étrangers au paradis...

Attention, ne vous laissez pas abuser par ce résumé qui peut paraître sirupeux, car nous sommes ici devant un comic particulièrement brillant, sorte de soap expurgé de toute niaiserie. Mais commençons par le début. SiP est une - longue - série de Terry Moore (Echo), qui signe dessins et scénario. Elle est divisée en trois "volumes" (un genre de "saisons" en fait) qui contiennent respectivement 3, 14 et 90 épisodes.
En France, le parcours éditorial de Strangers in Paradise va se révéler pour le moins chaotique. Les premiers épisodes sont publiés chez Le Téméraire, c'est ensuite Bulle Dog qui reprend le titre qui échouera, enfin, chez Kymera (un petit éditeur qui abrite quelques perles comme Luther Arkwright). Pour compliquer le tout, les premiers tomes, présents au catalogue de ces trois maisons d'édition, ne possèdent pas les mêmes titres (et apparemment pas le même découpage pour les deux premières versions). Enfin, tout récemment, c'est Delcourt qui a repris le flambeau en sortant le premier tome d'une intégrale qui en comprendra trois (dans les 600 pages chacun, pour 39,95 euros pièce, c'est du lourd et ça les vaut).


L'histoire en elle-même se révèle difficile à résumer. Ou plutôt, en la résumant, on ne lui rend pas service. Notamment parce que Terry Moore la sert avec un traitement narratif particulièrement intelligent qui lui donne toute sa saveur. Dès la première planche d'ailleurs, le lecteur est tout de suite accroché par un style direct et inspiré. Sa grande force réside surtout dans le mariage d'un humour efficace et d'une poésie touchante, ce qui constitue un sacré tour de force tant il n'était pas évident de parvenir à des moments de vraie émotion entre deux rires. Le but est pourtant parfaitement atteint.
Les dessins sont en Noir & Blanc, le trait est économe et, là encore, une facilité et une grande élégance se dégagent des planches. Les visages notamment sont particulièrement expressifs et bien réalisés. Katchoo, loin des caricatures habituelles et des formes très exagérées des super-héroïnes, est une pure merveille de charme et de sensualité. Rarement une fille de papier aura été aussi séduisante et charismatique !

Les thèmes abordés vont du plus courant (la recherche de l'âme sœur) au plus dramatique (le viol) et sont enrobés de scènes plus anecdotiques mais souvent très acides (un voisin voyeur par exemple). Rien n'est jamais vulgaire ou raté, tout tombe juste et finit par avoir l'effet voulu, que ce soit un sourire ou un sentiment plus poignant qui soient recherchés. Et si les personnages se construisent sur la durée, avec fort peu d'informations sur eux dans un premier temps, ils possèdent tout de suite une réelle consistance, un caractère, un côté réaliste qui les rend, sinon proches, du moins infiniment sympathiques (pour ceux qui sont censés l'être bien sûr), à un point qu'une fois commencée, il serait étonnant que vous abandonniez cette série en route, son pouvoir addictif étant peut-être le seul reproche que l'on puisse lui faire.

Une série drôle, sensible et intelligente. Du grand art. Elle a, paraît-il, un grand succès parmi la gent féminine. Mais ne vous inquiétez pas messieurs, les bonnes histoires sont, par nature, destinées à tout le monde. ;o)


- J'ai entendu quelque chose ! Comme des coups de feu... dans la chambre de Katchoo !
- C'est sans doute son vibro qui a encore explosé ! Je te dis que cette nana devrait sortir plus.
Francine et Freddie, sous la plume de Terry Moore.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un mélange subtil d'humour et d'émotion.
  • Des personnages attachants et particulièrement bien écrits.
  • Des dessins efficaces, au charme certain.
  • Carrément hors des sentiers battus et trop fréquentés.

  • Absence d'une version colorisée, le noir & blanc n'étant en rien ici justifié par un choix artistique mais plus probablement imposé à l'époque par les contraintes financières.
Les Enfants dans l'univers de Stephen King
Par
Cet article a été publié en 2014 dans la version précédente de UMAC.

L'enfance, que ce soit au travers de sa magie ou de ses ténèbres, est un thème que l'on retrouve régulièrement dans les romans ou nouvelles de Stephen King. Mais comment l'auteur utilise-t-il réellement les gosses qui peuplent ses histoires ?

Il n'est pas étonnant que l'on puisse retrouver un thème aussi générique que l'enfance dans les nombreuses œuvres de King. L'auteur a néanmoins une manière particulière d'utiliser ou malmener les plus jeunes de ses personnages. Quatre façons de procéder semblent se dégager. Dans trois d'entre elles, l'enfant lutte contre une entité ou un contexte, dans la quatrième, il devient lui-même menaçant.
Voyons cela en détail.

L'enfant face aux monstres
Les monstres existent ! King se plait à nous le répéter depuis des lustres. Et à en croire la longue liste de leurs victimes, il semble ne pas avoir tout à fait tort.
Cette catégorie est bien entendu la plus imagée, la plus métaphorique. Le jeune Danny, dans Shining, va ainsi sentir la présence de fantômes, alors que Mark Petrie, douze ans, va affronter des vampires dans SalemPour compléter le bestiaire, l'on peut également aller jeter un œil du côté de Peur Bleue, où cette fois le jeune Marty, qui est en plus paraplégique, va combattre un loup-garou avec l'aide de sa sœur ainée. L'on notera que c'est le plus jeune enfant qui parvient à convaincre l'autre de la réalité du danger. Une sorte de capacité, liée à l'enfance, que l'on retrouvera d'une manière plus nette encore dans Ça, certains éléments (le sang qui gicle du lavabo, les photos qui s'animent, le clown lui-même...) n'étant visibles que par les enfants.
Et si dans L'homme au costume noir, Gary, neuf ans, semble rencontrer le diable en personne, le monstre revêt parfois une apparence plus banale, comme dans Cujo où c'est un gentil toutou (gentil à la base disons) qui va causer la mort d'un jeune garçon.

Jusqu'ici, à part un don pour percevoir parfois ce qui échappe aux plus âgés, l'enfant n'a en réalité rien de spécifique : il lutte contre des entités maléfiques qui s'en prennent aussi aux adultes. Il faut attendre la deuxième catégorie pour commencer à mieux appréhender le rapport de King à l'enfance.

L'enfant face au monde de l'enfance
Contre toute attente, l'enfant génère aussi sa propre violence, issue d'un monde échappant presque totalement au contrôle des adultes. Nous sommes ici dans un contexte plus réaliste qui en devient d'autant plus effrayant.
Si "l'Homme est un loup pour l'Homme", chez King, l'enfant est parfois un épouvantable prédateur pour l'enfant. Carrie, dans le roman éponyme, subit ainsi un harcèlement douloureux de la part des élèves de son école. Lorsqu'elle a pour la première fois ses règles, dans les douches communes (pas de bol !), les autres filles de l'école, presque hystériques, l'humilient en lui jetant des tampons hygiéniques. Cette même hystérie se retrouve dans Ça, alors que Ben Hanscom, souffrant de surpoids, est obligé de fuir un vestiaire sous les insultes et les coups. Il ne fait pas bon être "différent" des autres dans les romans de King (mais n'est-ce pas le cas aussi dans la réalité ?). 
Dans Dreamcatcher, les personnages principaux rencontrent pour la première fois Duddits, un garçon handicapé, alors qu'il a été violemment agressé par d'autres gamins. 
L'effet de meute joue à plein contre des cibles isolées, mais des bandes s'affrontent parfois. Le Club des Ratés, toujours dans Ça, doit affronter à plusieurs reprises la bande de Bowers, jusqu'au point culminant de la mythique bataille des cailloux. Et dans Le Corps, une nouvelle issue de Différentes Saisons (et connue aussi sous le titre de son adaptation à l'écran : Stand by me), là encore une bande, dont certains membres sont les propres grands frères des personnages principaux, va se révéler menaçante.

L'enfant ici ne combat plus un quelconque Dracula ou de vagues esprits frappeurs, mais bien d'autres enfants. La menace vient des "camarades" de classe ou des grands frères, plus costauds mais moins sages. 
Cette manière de mettre en scène l'enfant révèle l'une des grandes vérités prônées par King : les adultes n'ont aucun contrôle sur le monde où évoluent leurs chères têtes blondes. L'on peut parfois se convaincre du contraire, imaginer que professeurs et parents ont suffisamment de clairvoyance et d'autorité pour régenter l'univers des plus petits, mais si vous êtes honnêtes, si vous faites l'effort de vous rappeler ce qu'était réellement l'enfance, vous conviendrez que nous savions pertinemment tous que les adultes n'étaient pas en mesure de nous protéger de certains dangers. 
D'autres lois règnent dans les cours de récréation et les aires de jeu à l'abri des regards...

L'enfant face à la trahison des adultes
La troisième catégorie découle un peu de cette impuissance des adultes à garantir la protection qu'ils sont pourtant certains d'offrir.
Dans La petite fille qui aimait Tom Gordon, Trisha, une gamine de neuf ans, se perd dans les profondeurs des Appalaches. Ce qui est intéressant, c'est que si la petite fille se perd, ce n'est pas à cause d'un esprit aventureux ou d'une volonté de désobéir, mais parce que sa mère et son grand-frère sont en perpétuel conflit et finissent par ne plus prêter attention à elle.
Dans Charlie, une jeune enfant est poursuivie par une agence de barbouzes à cause d'une expérience à laquelle ses parents ont participé étant plus jeunes. L'enfant subit ici les choix de l'autorité, qu'elle soit paternelle ou gouvernementale.
Jusqu'à présent, l'adulte ne trahit que par défaut. Il n'assume pas son rôle ou fait de mauvais choix sans le vouloir. Mais parfois, la trahison est bien plus odieuse.

Ainsi, Blaze, dans le roman du même nom, va devenir mentalement déficient à cause des mauvais traitements infligés par son père. Encore dans Ça, la douce Beverly est régulièrement frappée par son paternel. 
Et, comble de l'horreur, la trahison est parfois motivée par le sens du devoir, une quête, ou en tout cas un but que l'adulte place au-dessus du bien de l'enfant, comme dans La Tour Sombre, quand Roland entraîne la mort de Jake.
Et que reste-t-il alors comme choix aux gamins, s'ils ne peuvent compter sur leurs propres parents, si ce n'est devenir eux-mêmes des monstres ?

L'enfant monstrueux
On l'a vu, l'enfant, chez King, doit faire face à des monstres symboliques mais aussi à ses pairs. Et cela sans pouvoir compter sur l'aide systématique des adultes, certains n'hésitant d'ailleurs pas à le trahir.
De menacé, l'enfant peut alors devenir menaçant. 
Dans Les Enfants du Maïs, c'est toute une communauté enfantine qui instaure sa loi dans un trou perdu du Nebraska. Dans le même recueil, Danse Macabre, la nouvelle Cours, Jimmy, cours ! dévoile un professeur qui est terrorisé par de bien inquiétants élèves. Et le plus récent Sale Gosse inverse les rôles prévisibles pour nous faire basculer du côté de celui qui a tué un ignoble et infernal 
rejeton.
Dans Simetierre (cf. cet article), l'enfant devient effrayant et perd son humanité, mais c'est là encore la faute d'un adulte qui commet, pensant bien faire, l'irréparable. 

Les plus épouvantables enfants-monstres de King proviennent cependant de deux autres récits.
Le premier s'appelle Un élève doué et est issu de Différentes Saisons. Dans cette histoire, Todd Bowden, treize ans, se révèle fasciné par les meurtres perpétrés par les nazis. Surtout, il reconnait par hasard un ancien criminel de guerre et, loin de le dénoncer, il va s'en servir pour nourrir son goût pour le macabre. 
Les deux passions morbides de Todd et du vieillard nazi s'entretiennent l'une l'autre jusqu'à la chute finale, le mal ayant totalement corrompu le jeune garçon. 
Bien que l'on puisse penser que les actions passées des adultes ont joué un grand rôle sur la transformation de Todd, son côté calculateur, froid et même son intelligence en font l'un des personnages les plus effrayants de King.

Le second récit est de nouveau Ç(cf. cet article), ce roman est d'ailleurs le seul livre de King où l'on peut voir parallèlement à l'œuvre les quatre types d'enfants : face aux montres, évidemment, puisque la bande des "ratés" combat "ça", face au monde de l'enfance, avec Bowers et ses sbires, face à la trahison des adultes, qui non seulement ne peuvent les aider mais les ignorent (Bill Denbrough), les étouffent (Eddie Kaspbrak) ou les frappent (Beverly Marsh), mais aussi grâce à une incarnation monstrueuse qui boucle la boucle.
Car Bowers n'est pas le pire gamin de ce roman. Le pire monstre contenu dans Çs'appelle Patrick Hockstetter. Et pour le comprendre, il faut comprendre Bowers.
Bowers est un abruti. Il plongera plus tard dans la folie, mais à la base, ce n'est qu'un crétin sans cervelle, subissant en plus la mauvaise influence de son géniteur. Bowers est certes antipathique, mais il est relié à la réalité et peut être "contenu" d'une certaine manière, ne serait-ce que parce qu'il effectue les tâches que lui attribue son père, et qu'il respecte donc une forme d'autorité. Il n'est donc pas totalement opaque à la logique. Il comprend certaines choses, au moins instinctivement. Hockstetter, lui, incarne le monstre ultime en cela qu'il est indifférent à tout, même à sa propre souffrance. 
En effet, lorsque Bowers va le frapper, après une offre sexuelle surprenante, Hockstetter ne réagit pas. Pas parce qu'il craint Bowers, mais parce que pour lui, ce qu'il ressent est anecdotique. Et s'il est indifférent à ce point à sa propre douleur, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'il peut faire subir à autrui.

Il est d'ailleurs bien expliqué, dans le roman, que Hockstetter se considère comme le seul être "réel". Ce qui lui confère une liberté d'action terrifiante : les autres ne sont pour lui que de vagues formes avec lesquelles il peut jouer sans se soucier des conséquences. Le garçon, amorphe, avec un sourire sans joie, n'hésite pas à montrer sa collection de mouches mortes en classe. Ou à peloter les filles assises devant lui. Il va également assassiner son petit frère alors qu'il n'était qu'un bébé et rester indifférent à la peine éprouvée par ses parents. Il va aussi se mettre à tuer des animaux, qu'il enferme dans un vieux frigo jusqu'à ce qu'ils crèvent. C'est un petit chien, qu'il vient voir chaque jour, qui résistera le plus longtemps. Et lorsqu'il tente de s'échapper et que Hockstetter le rattrape, il en éprouve une excitation sexuelle.

Avec Hockstetter, l'on a ici la figure type de l'enfant-monstre. Car si Bowers est bête et violent, Hockstetter, lui, n'est pas de ce monde. Il est le monstre pur, tapi dans le placard ou caché dans son château en Transylvanie. Il est le non-sens, ce que l'on ne peut ni comprendre ni admettre. Ce truc, en dessous du lit, dont on nous a pourtant assuré qu'il n'existait pas. Il est le Mal sans but, n'obéissant qu'à des pulsions si violentes, si contre-nature, qu'elles ne sont en général attribuées qu'aux vampires, loups-garous et autres saloperies qui hantent les ténèbres littéraires.

L'enfant comme amplificateur d'émotion
Normalement, l'enfant est, dans notre société, synonyme d'innocence. Il a besoin de protection, une protection d'autant plus logique qu'il est le futur de notre civilisation. Il représente notre immortalité en tant qu'espèce et bénéficie ainsi d'un amour inconditionnel, profondément ancré dans nos gènes (oui, il y a un peu de programmation et d'effets chimiques là-dessous).
Il existe des gamins pourtant bien chiants (aujourd'hui on dit plutôt "hyperactifs", mais ils restent casse-couilles quand même) mais leur fragilité, leur innocence, les rendent précieux.
Faites-les affronter un vampire, et déjà l'on tremble un peu plus que si un vulgaire adulte risquait de se faire mordre.
Montrez-les dans toute la violence de leur monde inaccessible, et d'aucuns, bien que niant la réalité de cette bulle sauvage et magique, trembleront en se souvenant de leur propre enfance.
Rendez-les victimes des adultes (ce qu'ils sont par nature), et vous renforcerez encore ce sentiment d'injustice, d'attachement et d'amertume.

Et, si d'aventure vous les transformez en monstre, pas juste en demeuré violent, mais en vrai monstre, immonde et moralement gluant, alors vous aurez la plus parfaite des créatures de cauchemar. Parce que nous sommes habitués à voir les menaces comme des vikings immenses, des aliens dégueulasses ou des serial-killers grimaçants, et non de doux chatons ou de charmants bambins. 

Eleanor Farjeon a écrit "les choses de l'enfance ne meurent pas, elles se répètent comme les saisons". 
Je ne suis pas certain qu'elle ait réellement saisi le terrifiant potentiel de ce pourtant lucide aphorisme. Car ces "choses" qui vont se répéter peuvent être agréables comme terribles. Et dispensées par de braves gens comme par les pires salopards. 
Mais, ce que l'on sait, ce que les poètes et les psychiatres s'accordent à dire, c'est que cela... reviendra.
L'enfance est une terre si fertile que ce qui y est planté ne pourrit jamais. Même sans soleil, au fond d'une cave, ça continue de pousser.
Cela donne des adultes parfois sympa, des psychopathes dégénérés et quelques bonnes histoires.
Dans quelles proportions, cela reste à définir...



Crédits : la première illustration, issue de It, est de Brendan Corris, la photographie de la petite fille flippante est de Jaded Jennifer, aka WinterRose31.
Blandice - La BD sans dessus ni dessous
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Le FIBD 2017 aura apporté son lot de nouveautés dans la presse BD. Outre Atom, consacré à « la culture manga », les éditions Tabou BD proposent avec Blandice [1] un magazine centré sur « le cul » et la culture.
Sous-titré « la BD sans dessus ni dessous », il parait tous les 3 mois et il mêle, sur une centaine de pages, interviews d’artistes, articles, dossiers thématiques, extraits d’albums, gags, prochaines parutions, concours et tutoriels.

Lier cul et culture est une riche idée. On peut donc s’attendre à découvrir des œuvres développant et interrogeant le sujet proposée dans chaque numéro, ce qui ne s'avère pas vraiment le cas. Dans le cas de l’Art nouveau, aucune BD présente dans le magazine n’interprète en ses planches ce courant artistique, réduit à Alfons Mucha [2], l’arbre qui cache la forêt. Car l’Art nouveau foisonne, en dehors de l’éternel cliché de la pose féminine maniérée dans un cadre floral stylisé, rejeton des affiches publicitaires du XIXe et du début du XXe siècle [3]. Mais le sujet apparaît fédérateur pour les lecteurs, rassurant, convenu. Dans le premier opus de Blandice, seul un tutoriel reprend l’idée de la pose à la « manière de Mucha ». Il en va de même pour le Romantisme, vaste, complexe, dont on aurait pu attendre une sélection de BD dans cette mouvance.... Le troisième numéro, dédié à la Rome Antique, dispose de plus d’œuvres en rapport avec le sujet, plus facile à trouver.

Le choix des thèmes, plutôt accrocheurs pour ratisser un large public, aurait tout aussi pu se recentrer sur la complexité de la sexualité, abordant la jouissance [4], le saphisme, la jalousie... à l’aide d’articles complets et érudits — pas forcément synonyme de jargon incompréhensible — par des plumes tels qu’Agnès Giard [5], une bibliographie sélective (BD, romans...), une filmographie (autant se cultiver à fond) et bien sûr, des planches de BD en lien avec le contenu, entrecoupées de pages de sorties à venir et des gags de Lubrikos [6] (dont le dessinateur semble être un fan du travail de Frank Cho [7] tant ses femmes ressemblent à celles de l’artiste américain).

Clairement, par le choix de présenter des extraits, sans un résumé pour se situer dans l’intrigue en cours, Blandice s’apparente à un catalogue publicitaire, montrant en majorité les productions Tabou BD. Si on peut y trouver de bonnes surprises telles Omaha, Lectures frivoles, Messalina, Heidi au printemps et Miss Deeplane, le reste demeure une affaire de goût. Les entretiens des auteurs sont toujours instructifs. Marini et Mitton apparaissent ainsi dans le troisième opus sur la Rome Antique.
La couverture indique des concours et des tutoriels, mais à l’intérieur, un seul de chaque. Le tutoriel, confié à un dessinateur, s'avère succinct. Il ne présente ni sa démarche, dans sa complexité, ni une liste de matériel détaillée, explicitant le choix de tel papier, telles marques de feutres, de logiciel... Le concours, qui permet aux lecteurs d’envoyer une illustration qu’ils ont réalisée, sur un thème donné, ne possède pas de lien avec le sujet du numéro en cours ou à venir.

La maquette lorgne vers celle des magazines de presse de divertissement avec une absence d’identité forte. Les corps de polices de caractère changent selon les articles. La lisibilité apparaît limite sur certaines pages (la faute à l’image de fond trop présente et à des éléments graphiques disgracieux (l’effet « page pliée »). Beaucoup d’iconographie sont de piètre qualité (pixelisées), et les crédits rarement mentionnés près de celles-ci. Il y a peu de sources citées dans des articles légers, légers... Blandice ne se frotte pas de manière frontale à son sujet : parler de cul et de la culture qui va avec. Des coquilles par-ci par-là (mélange dans les trimestres), jusqu’à l’intérêt des folios dédiés aux nouveautés et aux sorties prochaines des BD et des artbooks, sans un avis d’un chroniqueur, uniquement le résumé éditeur et dont on retrouve les mêmes livres d’un numéro sur l’autre, des textes à l’identique, le prix et la pagination parfois différents. Quel intérêt ? Ce ne sont pas les titres sexy qui manquent ! Comics, BD européennes et manga, tous en proposent. Sex criminal [8] entre parfaitement dans cette catégorie : une histoire de cul avec un scénario recherché. Que dire des hentaï, yaoï, yuri et bara [9] ?

Blandice qui se veut un magazine à parution régulière « dédié à l’art glamour, sensuel, grivois, coquin, érotique... » [10] peine à convaincre. Il reste sympathique à feuilleter pour s’occuper durant un trajet ou dans une salle d'attente, mais rate sa vocation à combiner érudition — même sous le couvert du divertissement [11] — et des fictions dans des thèmes communs autour de la sexualité.


[1] Terme désuet féminin qui s’utilise principalement au pluriel, désignant des flatteries, des techniques pour charmer ou séduire.
[2] Peintre, affichiste, illustrateur, architecte d’intérieur et décorateur à succès.
[3] L’Art nouveau émergea en Europe en 1892. Il se caractérise par un dessin linéaire souple, inspiré de la Nature : quasi-absence de coin et de contours pointus et aigus, utilisation d’entrelacs, de lignes flexibles et onduleuses, mélangeant des ornements issus de la faune et la flore. L’objet naturel est transposé, détaché de son contexte élémentaire et placé dans une nouvelle situation formelle et spirituelle. L’Art nouveau condense le procédé synesthétique en une réalité : les chevelures ondulées, les boucles ornementales, les arabesques végétales sont la transcription graphique de tonalités ; les fleurs, pures ou morbides, exhalent un arôme exquis. L’Art nouveau se veut un art « total ». Il s’élève contre la distinction séculaire entre les arts majeurs (les Beaux Arts) et les arts appliqués qualifiés de mineurs. Pour plus de détails, voilà un ouvrage conseillé : Gabriele Fahr-becker, L’art nouveau, Könemann, 2004.
[4] La revue Terrain, dans son n° 67, propose de s’attaquer à ce sujet complexe : articles fouillés, couverture superbe et maquette classieuse en font une lecture délicieuse, parfois ardue, mais sans BD, hélas.
[5] Anthropologue, écrivain et journaliste française, spécialisée dans les questions de sexualité. Plusieurs de ses livres s’intéressent aux pratiques nippones.
[6] BD gag paraissant dans Blandice : un jeune satyre, ses copains, des jeunes femmes et toute la clique mythologique détournée.
[7] Scénariste et dessinateur de bande dessinée américain connu pour ses jolies pépées et son œuvre Liberty Meadows se déroulant dans un refuge pour animaux.
[8] Comic book écrit par Matt Fraction et illustré par Chip Zdarsky publié en France depuis avril 2015 chez Glénat. Les héros découvrent qu'ils peuvent figer le temps lorsqu'ils jouissent simultanément. Ils décident de profiter de ce pouvoir pour cambrioler une banque et sauver une bibliothèque de la fermeture.
[9] Catégories de manga ; respectivement : pornographique, homosexuels, mais plutôt pour un public féminin, lesbiens et aussi majoritairement public féminin et BD gay.
[10] Voir édito du premier numéro.
[11] Un divertissement peut avoir du fond, du sens sans être ennuyeux ou professoral. On reconnaît les grandes œuvres à cette alchimie. Contrairement à ce que pense une frange du lectorat pour qui divertir et réfléchir sont deux termes antinomiques.

+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le mélange cul et culture.
  • Le prix.
  • Le nombre de pages.

  • Pas de résumés pour les BD en cours.
  • Des articles légers.
  • Des BD ayant pas ou peu de rapport avec le thème du numéro.
  • Un seul concours et un seul tutoriel, contrairement à ce qui est annoncé sur la couverture de chaque numéro.
  • Pas d'avis de chroniqueurs sur les sorties (à venir ou déjà parues).
Emily is away
Par

On aborde un jeu très particulier aujourd'hui avec Emily is away (et sa suite, Emily is away too).

Ce petit jeu indépendant, disponible sur Steam (le premier est gratuit, le second vaut moins de 4 euros), sort clairement des sentiers battus. Il est clair qu'il ne plaira pas forcément à tout le monde, mais il a le mérite d'être assez amusant et immersif si l'on prend la peine de se plonger un peu dans l'ambiance.

En gros, vous devez draguer une nana par internet (pour certains, ça ne les changera pas des masses de leur quotidien) au travers d'une vieille interface de chat, du début des années 2000. Vous êtes un étudiant américain (le jeu se déroule sur plusieurs années dans la première partie, plusieurs saisons dans la seconde) qui va devoir conquérir Emily. Et vous allez constater rapidement que c'est loin d'être évident. Non seulement parce que d'autres mecs tournent autour (dont un connard de guitariste, toujours à se la péter ceux-là) mais aussi parce que la fameuse Emily va parfois se révéler particulièrement casse-couilles (ouais, le jeu est assez réaliste quant à la représentation de la gent féminine, gniark gniark).

Dans la pratique, vous allez donc guetter les apparitions d'Emily sur la toile et discuter avec elle grâce à une sorte de QCM. Pour chacune de vos interventions, vous pouvez choisir entre trois phrases possibles. Parfois, elles sont très différentes, à d'autres moments, la distinction entre les différentes possibilités est plus subtile.
Le jeu est uniquement disponible en anglais, mais il ne pose pas vraiment de problèmes de compréhension (vous vous doutez bien que vous n'abordez pas de sujets bien philosophiques ou que vous ne parlez pas de physique quantique). La deuxième partie peut parfois éventuellement poser quelques problèmes si l'on n'est pas familier de certaines expressions ou abréviations, m'enfin, si vous avez un niveau moyen d'anglais, c'est jouable. Si vraiment vous en êtes encore à vous demander ce que pouvait bien foutre Brian à passer sa vie dans cette kitchen, là, ça peut être plus délicat.

Alors, c'est vraiment minimaliste en termes de gameplay, mais il y a tout de même (surtout dans le 2) pas mal de petits plus qui laissent une bonne impression. Le jeu a été clairement soigné, même avec peu de moyens. Vous avez par exemple des profils "facenook", avec un peu d'interaction, des URL valides que certains interlocuteurs vous balancent parfois, de la musique (et de très bons groupes parfois, comme Snow Patrol, Sigur Ros ou Explosions in the Sky), et même des "pièces jointes" que vous pouvez récupérer sur votre bureau (dessin, fichier HTML...).
Certains passages vont également prendre en compte votre temps de réponse (dans ce cas-là, vous avez une barre de progression qui vous met un peu la pression, surtout quand il faut gérer deux dialogues en même temps).

Au final, qu'est-ce que ça donne tout ça ?
Eh bien, ce n'est pas forcément un jeu sur lequel on reviendra deux fois (car même si plusieurs fins sont apparemment possibles, l'essentiel semble très dirigiste et linéaire), mais il s'en dégage une atmosphère vraiment sympathique. L'on se surprend parfois à commenter tout haut les réactions d'Emily (ou d'Evelyn), à râler parce qu'aucune réponse ne nous semble convenir (le nombre de fois où j'ai juste eu envie de l'envoyer chier...) ou encore à jubiler parce qu'on a l'impression d'avoir sauvé la situation et marqué des points. De quoi s'amuser quelques heures avec un concept simple mais bien pensé. Car après tout, quoi de plus flippant qu'une nana que l'on veut conquérir avec juste quelques mots et un clavier ? Après ça, vous pourrez vous taper tous les jeux les plus horrifiques, plus rien ne vous fera peur, vous aurez, comme ces vétérans revenus des pires batailles, le regard au loin, perdu à l'horizon, et des balloches de fucking badass...

À tester.

Une majorité a réussi comme moi à se taper Emily, j'ai par contre obtenu une conclusion un peu moins habituelle, mais
il faut dire qu'elle m'a tellement gonflé que je n'ai pas vraiment cherché à la ménager. Je préférais Lyn. ;o)


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Original.
  • Une foule de petits détails vraiment bien trouvés.
  • La musique.
  • Le côté réaliste/amusant/rageant.
  • Le prix (du deuxième, le premier étant gratuit).

  • Pas de VF.
  • Des choix parfois très semblables ou qui finalement réservent de heu... grosses surprises.
  • Pas de version "Emile" pour les filles.
  • Un petit bug dans le premier opus qui m'a obligé à faire des acrobaties pour choisir mon pseudo (le curseur allait automatiquement dans la fenêtre prénom, il a fallu jouer de la souris et faire un Ctrl V simultanément pour enfin inscrire quelque chose).
IT : ce qui se cache dans Derry
Par
Cet article a été publié sur la version précédente de UMAC en 2014. Nous profitons de la sortie de la nouvelle adaptation de Ça pour revenir sur le roman originel, d'une richesse inégalée (et contenant des scènes que vous ne verrez probablement jamais à l'écran).

Petit retour sur l'un des chefs-d'œuvre de Stephen King : Ça. Voyons tout de suite ce qui se cache dans Derry mais aussi entre les lignes de ce roman épique.

Stephen King est souvent qualifié de maître de l'horreur mais, en réalité, ses récits sont en général rarement très effrayants. L'auteur excelle plutôt dans le suspense, l'émotion et l'habile construction de ses personnages. Le fantastique vient après, pour épicer le tout. Pourtant, It est sans doute l'un des récits les plus angoissants du romancier. L'un des plus populaires aussi, car s'il décroche la première place sur la liste des best sellers à sa sortie, en 1986, il s'est taillé depuis une place de choix (avec Le Fléau et La Tour Sombre) chez les fans les plus fidèles du maître.
Tentons de comprendre pourquoi.

L'histoire est sans doute l'une des plus maîtrisées qu'ait pu écrire King. Elle se déroule en parallèle sur deux époques différentes et compte pas moins de sept personnages principaux. 
L'action se déroule à Derry, ville imaginaire du Maine dans laquelle, tous les 27 ans environs, des évènements sanglants ont lieu, un peu dans l'indifférence générale, les adultes de la ville étant plongés dans une étrange torpeur. En réalité, une entité effroyable vit depuis des centaines d'années dans les profondeurs de Derry. Elle se nourrit de ses habitants et de leurs peurs. 
Un groupe de gamins, à la fin des années 50, va être confronté à cette chose abominable. Une fois adultes, ils devront revenir sur les lieux de leur enfance pour "terminer le travail".

Comme nous l'avions vu dans ce sujet, l'enfance est un thème central chez King. Il réussit ici le tour de force d'en donner une image à la fois idyllique et profondément réaliste. Les gosses que l'on découvre peu à peu vont former le club des "ratés". L'un est bègue, un autre obèse, un autre est étouffé par sa mère et a de l'asthme, la seule fille du groupe est battue par son père et un autre encore est noir, ce qui dans les années 50 n'était pas forcément de tout repos.
Au travers de tous ces "défauts", ces choses qui semblent clocher et qui font de ces gamins une cible, King dépeint le monde acéré et violent de l'enfance, là où la loi des adultes n'a plus cours. Le sentiment d'être dans un monde un peu à part, fait de règles, de contraintes mais aussi de zones et périodes totalement chaotiques, est particulièrement bien rendu. 
Bien entendu, l'on est dans une fiction, aussi les enfants persécutés se trouvent facilement, forment une bande, découvrent l'amitié, voire l'amour...

L'essentiel de l'efficacité du roman tient à ces personnages, parfaitement ciselés. Le lecteur ne peut s'empêcher de ressentir de la sympathie pour Ben Hanscom, Bill Denbrough, Beverly Marsh ou Eddie Kaspbrak. Et de trembler pour eux. Car les menaces vont être multiples.
La petite bande n'a pas affaire à un monstre mais à une créature protéiforme, qui ressemble tantôt à un clown, d'autres fois à un lépreux, un loup-garou, un oiseau géant ou incarne même des insectes dégueulasses cherchant à se faufiler sous votre peau. L'idée de ce monstre métamorphe, qui puise en fait sa forme dans les phobies de ceux qui y sont confrontés, permet de s'intéresser finalement à tout le spectre horrifique et à ses fondements.
La ville de Derry, qui tient un rôle important dans l'histoire, est également parfaitement dépeinte. Dans son histoire, son fonctionnement, ses tares et ses lieux notables. 

Techniquement, le roman est construit d'une manière audacieuse, avec une progression parallèle de deux fils narratifs, l'un se déroulant fin 1957, début 1958, l'autre au milieu des années 80.
Ce va-et-vient constant est plus complexe à mettre en œuvre qu'il n'y paraît. Si le lecteur suit les évènements avec avidité mais aisance, l'écrivain, lui, a dû mettre en place un jeu subtil d'entrecroisements et de correspondances, faisant progresser la trame générale et les personnages au même rythme, dans un jeu de miroir. 
De bons personnages, attachants et crédibles, un adversaire aussi redoutable que polyvalent, une aisance incroyable dans l'écriture, voilà déjà de quoi faire un bon livre. Mais ce n'est pas tout.

King se permet une réflexion sur la magie véritable (celle de l'univers, de l'écriture, de l'enfance), une peinture d'une époque révolue (ce qu'il complétera dans 22/11/63), mais aussi des scènes audacieuses - et même couillues pour être exact - dans lesquelles il n'hésite pas à briser certains tabous, comme les relations sexuelles entre ses personnages, si jeunes.
Je vais développer un peu ce dernier aspect et ce sera là mon seul spoiler sur le récit, et encore, si vous vous lancez dans la lecture de It, je suis persuadé que vous oublierez ce qui va suivre et que vous le découvrirez avec étonnement. Et ravissement, je l'espère. Si néanmoins vous n'avez pas encore lu ce King et ne souhaitez pas en savoir plus, sautez le prochain paragraphe. 

L'une des scènes les plus osées du roman se déroule dans les égouts, dans le noir complet, et voit Beverly s'offrir à tous les autres membres du groupe. Cela peut surprendre, car ce n'est pas vraiment dans le ton du récit ni de King en général d'ailleurs, mais c'est finalement assez malin, justifiable et même courageux.
Tout d'abord, King continue d'étaler son catalogue des peurs. Après les mauvais parents, les insectes dégueulasses, le monstre du placard, comment passer à côté du sexe ? Tous les enfants sont confrontés un jour à cela, à l'inconnu, et en éprouvent une légitime appréhension. Certains personnages du récit appellent d'ailleurs l'acte "ça", tellement ils n'osent dire précisément de quoi ils parlent. 
C'est également justifiable car, à ce moment-là, un lien est rompu et un autre doit être créé. La mort et la vie, la souffrance et le plaisir, l'innocence de l'enfance et la dureté des adultes, la saleté des égouts et la beauté de l'amour s'entremêlent alors dans une révélation presque mystique.
Enfin, c'est courageux car un auteur, un vrai, peut tout oser si c'est justifié, s'il ne prend pas le lecteur pour un imbécile, s'il ne se complet pas dans l'ignominie gratuite. King ne nous prend jamais pour des cons. Et lorsqu'il nous met la tête dans le purin ou les égouts, c'est toujours pour une bonne raison.

It figurait dans la liste des romans que je conseillais de lire avant d'attaquer La Tour Sombre (cf. cet article). Mais l'évoquer en quelques lignes seulement était impossible. Oh, il y a peut-être quelques défauts minimes dans cette œuvre et, évidemment, elle ne peut plaire à tout le monde (ce serait là un signe de fadeur incroyable), mais pour ceux qui apprécient le style de King, qui n'ont rien contre un brin de nostalgie et qui sont prêts à plonger dans de longues heures de cavalcade dans les rues de Derry et dans les Friches, alors c'est un livre à ne pas rater. 
Personnellement, je l'ai lu deux fois. A seize ans et cette année. Je voulais voir si j'avais été abusé par mon jeune âge ou si vraiment c'était énorme. Alors, à 42 ans, je suis retourné, comme les personnages, vers Derry. Et à nouveau, j'ai été emporté par la même fièvre, je suis tombé dans les mêmes pièges, j'ai aimé avec intensité et frissonné en hiver avec Ben, près de la bibliothèque de Derry. Et ma gorge s'est serrée à la fin. Parce que c'est tristement beau mais aussi parce que, décidément, je n'aime pas tourner la dernière page d'un bon livre. J'aimerais être éternellement au premier paragraphe, à la première page d'une bonne histoire. Au début du chemin. Quand tout est encore possible, même si l'on ne voit que l'obscurité et la noirceur de la forêt se profiler à l'horizon. Peut-être parce que nous avons tous nos "égouts de Derry" personnels et notre 29, Neibolt street. Et que l'on sait pertinemment que l'on ne peut pas vaincre ces lieux sombres et les choses qui y vivent... juste s'en accommoder et lier, parfois, des amitiés pour ne pas cheminer seul et pour nourrir l'illusion de vaincre le Diable.
Ou de le repousser dans sa tanière. Pour un temps.    



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des personnages attachants.
  • Un Derry parfaitement dépeint.
  • Une menace protéiforme vraiment flippante.
  • Certaines scènes très osées mais justifiées.
  • Un style d'une efficacité inouïe qui prend le lecteur aux tripes et ne lui laisse aucun répit.

  • Que dalle !
Retroreading : Pet Sematary
Par
L'on fait un petit tour dans le passé aujourd'hui avec Simetierre, un roman de Stephen King publié dans les années 80.

Louis Creed est un jeune médecin qui débarque dans la petite bourgade de Ludlow, dans le Maine, avec sa femme et ses enfants. Son premier jour de travail, à l'université, est marqué par la mort accidentelle d'un étudiant. Peut-être un mauvais présage, c'est en tout cas ce que se dit Louis lorsque Church, le chat de la famille, passe sous les roues d'un camion.
Profitant de l'absence de son épouse et de ses enfants, Louis va enterrer le matou dans un vieux cimetière indien que lui a indiqué son voisin. L'endroit permettrait de ramener à la vie les animaux. Le lendemain, Church est en effet de retour... mais il a changé. Il émane quelque chose de nauséabond du pauvre chat.
La famille Creed n'est cependant pas au bout de ses peines, car un drame atroce va la frapper, mettant Louis devant un terrible choix.

Pet Sematary est sans doute l'un des plus sombres romans de King. Il en a d'ailleurs repoussé un temps la publication tant il le trouvait sinistre. Heureusement qu'il a changé d'avis, car cela aurait privé son lectorat de l'un de ses chefs-d'œuvre.
Même si l'on va éviter les plus gros spoilers, il est difficile de réellement "gâcher" ce livre simplement en en parlant tant l'essentiel de son intérêt ne réside pas dans le suspense ou les rebondissements mais bien dans le drame inéluctable qui se noue. Très rapidement, l'on peut aisément deviner ce qui va se passer, mais la tension n'est reste pas moins constante.

L'habileté de la narration de l'auteur est ici évidente. Les personnages sont patiemment construits, King les rendant non seulement vraisemblables mais aussi attachants, épais, humains. Les liens développés dans le récit, que ce soit au sein de la famille ou entre Louis et son sympathique voisin (faisant office de grand-père) permettent de rendre chaque évènement aussi cinglant que capital. Le lecteur souffre, vibre, saigne avec Louis et les siens. Le summum de l'émotion étant atteint lors d'une stupéfiante scène d'enterrement, avec des beaux-parents détestables qui remplissent eux aussi parfaitement leur rôle.
C'est un pur travail d'horlogerie, de l'écriture de virtuose, dont chaque phrase est finement ciselée.

La thématique ("il est des choses pires que la mort") n'est évidemment pas très joyeuse mais l'on peut dénicher quelques sous-thèmes un poil plus positifs (sans aller jusqu'à la franche bidonnade), comme la puissance des liens affectifs, le besoin d'espoir ou la nécessité de la transgression.
Est-ce que Simetierre fait réellement peur pour autant ? Pas vraiment, mais c'est loin d'être là le but du livre, et comme on a tenté de le démontrer dans cette chronique, King n'est pas le maître de l'horreur, mais bien celui de l'émotion. Et sur ce plan, ce roman remplit parfaitement son rôle, en vous secouant dans tous les sens et vous laissant essoré, étourdi mais heureux de l'expérience et de cette folle balade dans le Maine.
Attention, l'histoire a été adaptée en film mais autant le dire tout de suite, c'est de la merde (il ne reste que les faits, sans justement la profondeur et l'émotion qui leur donnent leur réel impact).

Bouleversant, magistral, imparable. Ludlow et son cimetière pour animaux risquent de vous hanter longtemps après la dernière page tournée.
À découvrir absolument.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une maîtrise narrative d'une efficacité exceptionnelle.
  • Personnages parfaitement construits.
  • Des scènes d'une puissance émotionnelle rare.

  • Avec Virgul comme mascotte, l'on ne peut que déplorer le sort de ce pauvre petit Church. 
UMAC's Digest #42
Par
Les sélections UMAC dans l'actu de la pop culture



-- IDÉE À LA CON --


Dans la série "on va essayer de faire du pognon avec n'importe quoi", merci de faire un triomphe à Story Cubes Batman.
Alors, qu'est-ce que c'est que ce truc, vous dites-vous, la bave aux lèvres et la carte bancaire en main ? Eh bien... c'est un jeu sans enjeux (ah, ça commence bien) qui permet de "stimuler l'imagination". En fait, vous lancez des dés, présentant divers symboles, et vous devez inventer une histoire en rapport avec lesdits symboles. On se doute que ce qui est présenté comme un "générateur d'histoires" est plutôt destiné aux enfants du coup, mais quel est donc le putain d'intérêt des dés ? Parce que, inventer des histoires (avec des Lego, des Playmobil, des petits soldats ou même des morceaux de bois), c'est quand même le propre de tous les gosses. Et neuf dés à six faces, on en a vite fait le tour.
Le pire : il est précisé que l'on peut y jouer seul. Rhaa la tristesse du truc, le gamin sans amis qui est en plus trop con pour inventer des histoires par lui-même...
Rhaaaa et puis on voit déjà les mômans venir gueuler sur facebook "mais c'est un jeu très stimulant, pourquoi en dire du mal, gnagnagna"... mais parce que c'est pas un jeu, bordel, c'est rien du tout !!  
#écheccritique






-- DANS TA FACE ! --


L'excellent groupe Logical Tears (dont on vous a déjà parlé dans le Digest #25) sera en showcase à la Face Cachée, le samedi 14 octobre, à Metz. Et ça commence à 16h00, parce qu'il n'y a pas de raison de faire attendre les gens et que, de toute façon, normalement, ici en octobre, à 16h00, on a l'impression qu'il fait déjà nuit. 
Et ça laisse plus de temps pour picoler aussi. Enfin, ça, c'est vous qui voyez, rapport à la modération, tout ça... 
Page facebook du groupe. Allez liker, ça change de la soupe qui passe en radio ! 
#GoodVibrations







-- INTERVIEW --


Un entretien à ne pas manquer avec Edmond Tourriol et Izu, qui évoquent dans cette vidéo, de JustFocus, les réalités du métier de scénariste. L'occasion pour certains de constater que l'écriture est un domaine technique qui s'apprend et demande du... travail. Bon, on vous l'a souvent dit, mais étant donné ce que l'on voit parfois sur le net, ça ne fait pas de mal de le répéter. Et en plus ça parle pognon, gloire et groupies, histoire d'avoir un peu de croustillant quand même.
Petit jeu bonus : un scénariste un peu trop fêtard et à moitié aphone s'est dissimulé dans cette vidéo, sauras-tu le retrouver ? (indice : shrapnel) 
#he'sBatman 






-- FRISSONS & RACISME ? --


Il est disponible en DVD, mais Get Out vaut-il vraiment la peine que l'on se rue dessus ? 
Ce film, de Jordan Peele, est précédé d'une espèce d'aura qui le dessert franchement puisqu'il serait, selon certains, un film dénonçant le racisme de l'Amérique puritaine (ouais, ces enculés de Blancs là). L'on ose espérer que non, car si tel est le but, le résultat est lamentable. Trop caricatural, creux, frisant l'idiotie, il est difficile d'imaginer que ce scénario puisse avoir été pensé avec un "message" en filigrane. Ou alors il s'adresse à des demeurés, public qui ne voit de toute façon jamais les fameux "messages".
Mieux vaut prendre ce film de série B pour ce qu'il est, un nanar assumé, usant de ficelles énormes et créant un réel malaise parfois à partir de pas grand-chose, ce qui n'est pas si mal. La conclusion, malheureusement bâclée, et les trop nombreux personnages manquant de vraisemblance et d'épaisseur finissent cependant par gâcher un film d'horreur banal, qui a le goût du dérangeant, l'odeur du dérangeant, mais qui ne dérange rien à part ta grand-mère si elle a eu la patience de le voir en entier.
#godemichetpourbobofragile 


Attention, une raciste est dissimulée dans cette image, sauras-tu l'identifier pour la dénoncer ? (indice : blanche)




-- DROIT D'AUTEUR ET ORIGINALITÉ --


On va la faire un peu longue en revenant sur un truc assez vieux mais qui tourne encore, permettant parfois à certaines personnes de s'offusquer sans aucune raison à propos de la décision d'un tribunal.
L'article remonte à 2003 et provient d'ActuaLitté. L'internaute candide y découvre, avec horreur, qu'un auteur a été dépossédé de ses droits (même le droit moral, inaliénable, imprescriptible et incessible). La réaction spontanée est alors le cri d'effroi : "Comment ? l'on viole les droits des hommes de lettres, sacrebleu, que l'on aille me chercher mon glaive, que je pourfende d'un geste vengeur les scélérats !" (ouais enfin, tout le monde n'a pas forcément cette réaction-là à la virgule près hein)
Et pourtant non, rien d'inique là-dedans. La décision du tribunal est parfaitement logique, mieux, elle n'a rien de nouveau ou d'inquiétant. En effet, pour être auteur, et bénéficier des droits qui vont avec, il faut créer quelque chose. Et quelque chose d'original. Qui vous appartient, qui porte votre "touche", votre signature. C'est sur l'originalité de la création (et de sa mise en œuvre) que repose la propriété intellectuelle. Dans le cas précis de cet article faussement sulfureux, une spécialiste du tarot écrit un recueil compilant des explications et analyses de lames déjà publiées mille fois auparavant. Elle ne crée donc rien et n'a aucunement le droit de revendiquer une quelconque propriété intellectuelle (heureusement d'ailleurs). On ne lui interdit pas de vendre ses livres, on ne lui reconnait simplement pas, à raison, la paternité de quoi que ce soit.
Prenons un exemple concret. Imaginons que vous ayez l'idée d'expliquer l'astronomie aux enfants (le dessin et le crayonné illustrant ce propos sont de notre ami Sergio Yolfa). Si vous vous contentez d'écrire un livre dans lequel vous expliquez que la Terre tourne autour du Soleil en un an, et sur elle-même en 24h, vous n'avez rien créé. Vous vous rendez bien compte que ça a été dit des milliers de fois avant vous. Donc, vous n'avez aucune propriété intellectuelle sur ça, vous pouvez tenter de vendre votre livre, mais tout le monde pourra piocher dedans puisque vous êtes alors l'auteur de... que dalle. 
Si maintenant vous prenez la même idée en bossant un minimum, en créant un univers personnel, par exemple en imaginant des chats, doués de la parole, qui découvrent les lois de l'attraction ou le fait que la Lune tourne autour de la Terre, vous allez créer du contenu original (les dialogues, les personnages, les dessins, les explications si votre style est suffisamment personnel...). C'est ça (et rien d'autre) qui sera votre propriété intellectuelle et qui vous donnera des droits moraux et patrimoniaux. 
Donc, non, il ne suffit pas d'écrire n'importe qu'elle fadasserie pour devenir auteur et prétendre à un droit qui ne s'acquiert qu'avec le travail. Et oui, les tribunaux jugent votre boulot par rapport à son originalité, il en a toujours été ainsi, et c'est la seule manière de procéder si l'on ne veut pas se voir interdire l'utilisation de phrases banales dont tout auteur a besoin.
Avant de hurler à l'escroquerie, mieux vaut donc bien déterminer qui est l'escroc.  
#etpourtantelletourne 






-- BASIC --


A priori, sur UMAC, on vous parle de tout mais pas de rap, faut pas déconner. 
Sauf que, quand c'est bon, on s'en cogne de l'étiquette. Du coup, ben... on vous parle d'Orelsan.
Le nouvel album pointe son nez, le nouveau single est franchement sympa (comprendre "bien écrit"), et si vraiment ça vous dit rien, on vous conseille quand même Comment c'est loin, parce que c'est un sacré putain de bon film, merde !
Mais il convient tout de même de s'attarder sur ce titre "Basique", intelligemment construit puisqu'il peut se comprendre à la fois comme une énumération simpliste et lénifiante, mais aussi comme un texte très second degré. L'avertissement est donné dès l'intro, l'artiste va faire "simple", parce que vous êtes "trop cons". Du coup, l'ensemble des slogans niais et caricaturaux qu'Orelsan débite peut alors se découvrir également comme une mise en abîme du politiquement correct, chaque sentence contenant finalement l'approximation qui la lézardera et révélera sa faiblesse.
Si, si, c'est cool en fait.      
#heuj'airiencompris


Hommage.

La Nuit des Cannibales
Par
Sorti il y a six mois chez Pygmalion, La Nuit des Cannibales surprend par son sujet et charme par son style.

Tout d'abord, ne vous laissez pas abuser par le titre, il n'est pas question, dans ce récit, d'individus qui dégustent leurs semblables. C'est bien plus excitant que ça.
Tout commence lorsque Maxime, 43 ans, homme d'affaire ayant plutôt bien réussi sa vie, se réveille un matin dans le corps d'un adolescent, chez de parfaits inconnus. Le premier choc passé, Max découvre qu'il pue des pieds sévère et que le corps de son nouveau petit frère est également habité par un adulte qui ne devrait pas s'y trouver.
En attendant de comprendre ce qu'il se passe, Max doit parer au plus pressé, composer avec ses parents, aller en cours, se comporter comme le ferait Aubert, ce jeune garçon dont il ne sait rien. Si l'école semblait amener son lot de difficultés, Max va vite se rendre compte qu'il peut y avoir bien pire. Comme un type qui essaie de le tuer par exemple...

Bien que la thématique du changement de corps ne soit pas vraiment nouvelle, Gabriel Katz parvient ici à l'employer d'une manière originale et ludique. L'on découvre en effet peu à peu les raisons de ce changement de corps et même toute une faune (voire une mythologie) cachée. Difficile d'en dire plus sur l'intrigue si l'on ne veut pas trop dévoiler ses éléments les plus étonnants.
Le style de l'auteur est, quant à lui, terriblement efficace. Katz parvient à rendre ce récit à la première personne aussi drôle que tendu. Les situations décalées, les références, le cynisme du personnage principal, tout cela contribue à donner à l'ensemble une certaine légèreté alors que le danger est constant et que les cadavres ne vont pas tarder à s'amonceler.

L'auteur, ayant déjà à son actif quelques sagas de fantasy et travaillant également comme plume de substitution (ou "nègre" pour utiliser un terme plus commun), est particulièrement habile. Non seulement l'on plonge immédiatement dans cette histoire dont le rythme ne faiblira à aucun moment, mais les effets parfaitement dosés permettent également de balloter le lecteur entre jubilation et stress, dans une atmosphère atypique de thriller caustique et fantastique.
Certains diront que le style est "simple", sans savoir qu'il n'est pas si aisé, en réalité, de donner cette impression de naturel et de décontraction. D'ailleurs certaines figures de style, discrètes, n'en sont pas moins employées à bon escient, donnant une réelle élégance ou un second degré à des scènes parfois triviales.
Bref, l'on tourne les pages en frissonnant de plaisir et d'excitation, ce qui est (très) bon signe.

Un roman original, bien écrit et drôle.
Vivement conseillé.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Parfaitement construit.
  • Un style fluide et agréable.
  • L'humour.
  • L'originalité.

  • Comme souvent, le prix de la version Kindle, bien trop élevé.
La Fête de la BD à Bruxelles
Par

La célèbre capitale européenne, belge et autoproclamée de la BD (franco-belge) sans événement digne de ce nom ? Une énième histoire surréaliste au pays des gaufres et des frites... car la ville d’Angoulême propose depuis plus de 30 ans l’un des plus gros festivals de bandes dessinées, en constante évolution, comics et mangas désormais reconnus et inclus.

Ça fait seulement 8 ans que Bruxelles cherche, essaye et teste la mise en place d’un événement pérenne et fédérateur. Du 1er au 3 septembre 2017, sous le soleil, le rassemblement des amateurs de phylactères s’est tenu entre le Parc Royal et le Palais des Beaux arts. Dépoussiéré par Thierry Tinlot [1], les visiteurs se trouvaient gâtés : expositions, conférences, ventes de planches originales et de vieux albums, dédicaces, rallye Tintin, défilés de ballons géants... Célébrant les 60 ans de Gaston Lagaffe, ainsi que les 40 ans de Thorgal, La Fête de la BD a accueilli en son sein le Festival Spirou, quelques films en avant-première et même 19 petites représentations culturelles étrangères venues d'Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Comme toutes les manifestations avec un minimum d’ambition, un palmarès a été créé ! La première remise des 7 prix « Atomium » [2] s’est déroulée sous l’égide de Jean-David Morvan, scénariste de bande dessinée.

Kim Jung Gi
Grande nouveauté : différentes salles du Palais des Beaux-Arts (ou Bozar pour les intimes) furent mises à contribution. Elles contenaient des expositions d’originaux (Thorgal, Titeuf) et de sorties numériques, une scénographie autour d’Un monde de Méroll et un retour sur Gaston Lagaffe. Elles proposaient aussi des projections d’adaptations de BD (le téléfilm Un ciel radieux, Polina — Danser sa vie, des épisodes de la série animée TV Les Sisters), des concerts, des conférences, un regroupement de divers libraires dénommé « marché de la BD », quelques stands d’éditeurs et même un coin canapé avec Jean David Morvan. Kim Jung Gi a assuré deux performances, l’une samedi et la seconde, dimanche. Grzegorz Rosiński, le dessinateur des aventures de Thorgal, a démontré son talent devant le public.

La voiture de Gaston Lagaffe
Quatre grands chapiteaux se situaient dans le Parc royal dans lequel des cosplayers arpentaient les allées. Les tentes contenaient des éditeurs (des usines comme Glénat aux petites maisons telles les qualitatifs Mosquito, Frémok, La Cinquième Couche, Les Requins Marteaux...), ainsi que des délégations de divers pays. S’y ajoutaient un mélange de séances de dédicaces, quelques fanzines, un coin manga, un stand Star Wars, les éternels produits dérivés... Disposée sur des piliers, une exposition consacrée à Kazuo Kamimura (Lady Snowblood, Maria…), déjà vue à Angoulême en janvier dernier, et qui n’était en réalité qu’une collection de fac-similés.
Au centre-ville s’est déroulée la Balloon Day Parade, défilé de Bibendums volant : Gaston Lagaffe, Boule, L’élève Ducobu, Tintin, Spirou, Lucky Luke et tant d’autres. Aux alentours, à Lier, Verviers, Jumet et Anderlecht, ont eu lieu 4 départs du Rallye BD du Journal Tintin dans lesquels le Journal de Spirou a été convié. Près d’une centaine de véhicules de collection a participé à l’événement.

Plusieurs points forts : la gratuité du festival, le choix des dates en fin de période estivale, l’absence de contrôle, de quoi se loger pas trop cher en ville (bien desservie par les transports en commun), et la présence de nombreux points de restauration. En dehors du festival, des librairies du coin, le MOOF et d'autres lieux, proposaient plusieurs réjouissances.

Les organisateurs de La Fête de la BD ont tout de même besoin de réfléchir à une utilisation plus astucieuse des espaces. Mettre un accrochage (de fac-similé, un comble !) de Kamimura au milieu d’un chapiteau n’est pas le plus judicieux. Par contre, ajouter une tente pour regrouper tous les marchands d’albums d’occasion qui squattaient le Palais des Beaux arts permettrait à ce dernier de se recentrer sur les conférences, les projections et les expositions plus consistantes composées uniquement d'originaux.

La Fête de la BD apportera-t-elle une alternative estivale à Angoulême ? La capitale belge propose déjà via ses musées, façades peintes, boutiques, un argument touristique. Le festival, fort de tout l’à-côté, devrait arriver à se tailler, pour peu qu’il s'en donne la peine, une place, à part et importante, dans le monde des événements culturels.



[1] Entre autres, ancien rédacteur en chef des magazines Spirou et Fluide Glacial.
[2] Monument bruxellois construit à l'occasion de l'Exposition universelle de 1958 et représentant un atome de fer agrandi 165 milliards de fois.