Alan Turing ou l'énigme de la pensée
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Il y a parfois des films sur lesquels l'on ne s'attarde pas, parce que l'on n'a pas accroché à l'époque sur le pitch. Et puis, un soir, par hasard, on tombe dessus. Et c'est alors une incroyable découverte, drôle, bouleversante, enivrante, tragique. Et à travers Imitation Game, ce n'est pas seulement la guerre, les mathématiques, la logique, la philosophie et l'Histoire que nous abordons, mais aussi l'Homme, parfois seul, perdu, encagé par sa différence. C'est quand même pas mal pour un film d'environ deux heures.

Imitation Game, de Morten Tyldum, est un long-métrage contant l'histoire d'Alan Turing, mathématicien et cryptologue de génie, à travers la quête qui l'a rendu célèbre bien après sa mort : le décryptage d'Enigma, la machine qui servait à coder les transmissions militaires du IIIe Reich. Sur le coup, ça peut sembler un peu ardu, voire chiant, mais en réalité, peu importe l'intrigue, c'est la manière dont on la met en scène qui fait tout l'intérêt (ou pas) du récit.
Et dans ce cas, c'est magnifiquement fait.

Il faut mettre tout d'abord en avant l'interprétation, fantastique, de Benedict Cumberbatch (surtout, voyez ce film en VO ! ne vous imposez pas une barrière inutile entre ce putain d'acteur et vos sens). Le rôle n'est pas évident, loin de là, mais le comédien britannique parvient à lui donner une véritable épaisseur et des tas de nuances. En gros... imaginez une sorte de Sheldon Cooper tragique. Quelqu'un dont l'intelligence le coupe déjà du monde, qui a aussi du mal à décoder les gens, les émotions courantes, et qui, en plus, sera poursuivi à cause de ses préférences sexuelles. C'est extrêmement difficile de ne pas en faire trop, de parvenir à le rendre sympathique, parfois drôle, parfois touchant. Eh bien Cumberbatch fait un carton plein. Il n'était pas le premier choix pour le rôle, mais c'est une chance que DiCaprio ait décliné l'offre tant l'interprète de Sherlock Holmes (la série TV de la BBC) livre une composition magistrale de justesse.

Évidemment, si l'interprétation est excellente, elle repose aussi sur un matériel de base fascinant, à savoir le fameux Alan Turing. Grosso modo, il est l'un des pères de l'informatique, il pose des questions essentielles et fascinantes (ce en quoi il rejoint largement le cercle des philosophes modernes) et il a donné son nom à un test qui est en soi un défi. Le test de Turing [1] consiste en fait, pour un individu, à discuter à distance avec "quelqu'un" et à déterminer s'il s'agit d'un humain ou d'un programme. Jusqu'à présent, même si des avancées ont eu lieu en la matière, il est assez aisé de mettre les bots en défaut. Si ça vous amuse, vous pouvez tester un chat avec A.L.I.C.E., Cleverbot ou encore Eliza. Et, bien qu'elles soient intéressantes, ces tentatives d'intelligence artificielle sont encore loin du but, à savoir "penser", même différemment.


Le "différemment" est ici d'une importance capitale, bien rendue dans le film qui montre à quel point Turing souffre de sa non-adaptation sociale. Celle-ci prend d'ailleurs plusieurs formes. La cruauté de ses "camarades" de classe lorsqu'il était plus jeune, l'hostilité de ses collègues ensuite, mais aussi sa condescendance, amusante, ses tentatives touchantes de se faire accepter (à l'aide de pommes distribuées et d'une blague), et sa solitude, extrême, étouffante, inacceptable.
Je ne basculerai pas dans le "spoiler" en dévoilant la fin, puisque cette fin est déjà connue et qu'elle ne gâchera en aucun cas le film, qui est un monument de délicatesse et de subtilité. Turing, homosexuel à une époque où c'est un crime en Grande-Bretagne, se voit proposer un choix épouvantable : la prison ou la castration chimique à base de prise d'œstrogènes. Il grossit, développe une poitrine féminine et tombe en dépression. À partir de là, les versions divergent...

Certains pensent qu'il a pu mourir par accident, lors de l'une de ses expériences. Pratique, non ? Le film, lui, choisit la thèse du suicide. Qui ne semble pas idiote. Après tout, vous êtes un génie, vous avez permis à votre pays de gagner la guerre, mais vous n'avez pas le droit d'aimer qui bon vous semble. Au contraire, l'on vous met devant une alternative atroce : la prison ou une chimie ignoble qui détruit non pas vos envies, mais ce que vous êtes, votre corps, votre esprit. Voilà à quoi l'a conduit la défense de ces "grandes" démocraties dont on vante tant les mérites. Car le monstre, bien entendu, c'est le vaincu. Le vainqueur, lui, est forcément bon, peu importe l'horreur de ses actes.
Le 8 juin 1954, Alan Turing est retrouvé mort chez lui. L'autopsie conclut à un suicide au cyanure.
En 2009, à l'initiative d'un informaticien, John Graham-Cumming, une pétition est envoyée au premier ministre britannique pour demander des excuses officielles du gouvernement, accusé d'avoir, par ses poursuites, précipité la mort d'Alan.
En 2013, dans ce qui reste comme l'un des actes les plus cyniques de notre temps, la reine Elisabeth II "gracie" Alan (comme s'il était coupable de quelque chose) et signe un "acte royal de clémence".

Ah ben, quand on peut faire preuve de "clémence" et que ça coûte rien, on va pas se gêner. Mec, on t'a conduit au suicide après que tu aies sauvé nos nobles culs de demeurés, mais 60 ans après, OK, on est clément, on admet que bon, même si tu aimais la bite, ça méritait pas qu'on te drogue et qu'on te pousse au désespoir.
Belle leçon de tolérance à rebours, vraiment, on se dit qu'il a bien fait de rouler pour l'Angleterre ce pauvre Alan.

À travers ce fantastique film qu'est Imitation Game, et au travers de la non moins fantastique vie que fut celle d'Alan Turing, c'est un questionnement essentiel qui se pose. Sur l'intelligence, artificielle ou non (et la plus artificielle parfois n'est pas nécessairement celle des machines), sur l'isolement et les dogmes sociaux, sur la cruauté de régimes présentés comme "bons" et... peut-être aussi sur notre époque.

Les tentatives de création de machines pensantes nous seront d'une grande aide pour découvrir comment nous pensons nous-mêmes. 
Alan Turing   

L'histoire est écrite par les vainqueurs.
Robert Brasillach 



[1] Il existe une blague "geek" assez connue qui consiste à dire à quelqu'un qu'il a échoué au test de Turing lorsqu'il profère quelque chose de stupide ou de particulièrement inadapté à une situation, sous-entendant ainsi que l'individu en question a la maladresse d'une machine. Après, bon, quand on connaît bien les humains, on se demande si échouer à ce test n'est pas plutôt une bonne chose... 

Tokyo Kaido 1 : les Enfants prodiges
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Le Festival d'Angoulême 2017 a remis son Prix de la Série à Minetarô Mochizuki pour Chiisakobé, son adaptation d'un roman de Yamamoto. Le mangaka était déjà connu dans l'Hexagone pour son travail sur Dragon Head qui le promettait déjà à un grand avenir avec un style singulier et son intérêt pour les altérations subjectives de la réalité. Toutefois, avant de voir de quoi retourne ce titre, il serait pertinent de se pencher sur Tokyo Kaido, une œuvre antérieure (2008) du même artiste que le remarquable éditeur Le Lézard Noir a décidé de publier cette année, avec la même application, en trois tomes luxueux.

Tokyo Kaido nous plonge dans le quotidien improbable de jeunes patients internés à la clinique Christiania, spécialisée dans les troubles du cerveau, sous la houlette de l'intriguant Docteur Tamaki, dont le look androgyne laisse rêveur. On y trouve ce jeune homme qui ne peut s'empêcher de dire ce qu'il pense, sans aucun filtre, déversant à ses interlocuteurs malchanceux sa haine pour le monde qui l'a fait ainsi (il a été victime d'un accident qui lui a laissé un fragment dans le cerveau). Tout le contraire de cette jeune femme, patiente douce et attentive, qui est la proie d'orgasmes incontrôlés et imprévisibles dont l'origine est inconnue. A leurs côtés, il y a cette petite fille qui vit dans une réalité dont les humains sont absents, s'émerveillant de tout ce qui l'entoure et incapable de communiquer avec autrui, et ce garçon seul survivant d'un drame, qui se prend pour un surhomme prêt à sauver la planète d'une invasion extraterrestre.


Aussi déroutant que fascinant, le premier tome fait partie de ces œuvres inclassables qui suscitent des sentiments contradictoires. Le style épuré mais ciselé, d'une netteté presque chirurgicale, induit pour chaque case des interprétations équivoques mêlant symbolique et onirisme. C'est incontestablement beau, par moments teinté d'une sorte d'innocence puérile, d'autres fois admirable dans sa conception graphique, sa recherche de l'épure signifiante et sa composition savante. Tout en multipliant les angles de vue, Mochizuki ne pratique pas l'ostentatoire et nous laisse le soin de voyager au-delà des cases millimétrées. D'autant que les personnages, tous plus énigmatiques et singuliers les uns que les autres (tant les patients que les praticiens de cette clinique du cerveau), interpellent automatiquement l'imaginaire du lecteur qui parviendra pourtant difficilement à s'identifier, cherchant constamment à anticiper sur des caractères et des situations qui finissent immanquablement par lui échapper. Rien n'est figé, rien n'est certain dans ce récit particulier, parfois sobrement angoissant, parfois délicatement émouvant comme dans la partie "livre dans le livre" où l'on explore le manga - intitulé "Tokyo Kaido" ! -  que Hashi, le garçon mal dans sa peau, est en train de créer en y injectant toute sa frustration et sa douleur.

Pour ce premier tome sous-titré les Enfants prodiges, on pense parfois à Twin Peaks, parfois aux X-Files (le lecteur attentif ne peut pas passer à côté de subtiles allusions) avant d'opter, mais sans grande conviction, pour les Nouveaux Mutants : en fait, on ne sait pas vraiment où l'on va avec cette œuvre délicieusement poétique semblant construite sur une multitude d'images subliminales, toujours à la lisière du fantastique mais sans jamais l'aborder de front - surtout que la question de l'interprétation est au centre du récit. Qu'est-ce qui est réel ? Et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Philip K. Dick n'a qu'à bien se tenir. Si ça se trouve, on en ressortira avec de pures tranches de vie de personnes qui se croient différentes et cherchent simplement, avant de comprendre pourquoi, à s'intégrer dans la normalité d'un quotidien qui leur échappe. Leur souffrance, leur incompréhension, leurs joies et leurs peurs sont bien concrètes et nous rappellent qu'il s'agit de patients que leur handicap place à part de notre société. A moins que leur vision de la réalité soit plus effective que la nôtre et que les aliens, qui ont déjà débarqué sur Terre, nous aient clairement éradiqués. 
A vous de voir.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel ouvrage résultant d'une édition soignée : 212 pages d'excellente qualité sous une couverture pelliculée du meilleur effet.
  • Des personnages principaux insolites et accrocheurs dans un contexte étrange.
  • Un récit singulier, multipliant les points de vue, déroutant et plein de charme.
  • Un style agréable par ses traits précis, son cadrage méticuleux et le soin apporté aux détails. 

  • Une impression délétère de ne pas savoir où l'on va : ça peut facilement déstabiliser.
Les royaumes carnivores
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En-cas laissant sur sa faim, les Royaumes carnivores, trouvaille des éditions Akata, se déroulent sur les terres africaines où la tribu des lions exerce la terreur, à cause de leur quête absurde de la chair de goût. Dominant hyènes et gazelles de Thomson [1] dans leur territoire, ils ne remarquent pas la rébellion poindre.

Cérémonieuses, disciplinées, sous le joug des fauves, les Thommies s’inclinent au retour des chasseresses royales. Les carnivores amènent un troupeau de zèbres pour nourrir l’imposant clan. Si les herbivores esclaves ne deviennent que rarement le diner, c’est la faute de leur chair réputée peu savoureuse. En échange de protection et de sécurité, elles servent les lions, mais gare aux débordements ! Une seule incartade et voilà la gazelle incriminée déchiquetée sans pitié devant le peuple réuni. Les hyènes, elles aussi esclaves des grands félins, se délectent des reliefs des repas. Dans ce semblant d’ordre où la loi du plus fort règne, Buena, un bovidé adolescent, refuse le massacre de très jeunes zèbres pour le plaisir du palais des imposants fauves. Idéaliste, il imagine chacun capable de désobéir en face de ce qu’il considère comme une injustice. N’écoutant que son courage confinant à la bêtise, il s’oppose aux lions pour délivrer les jeunes équidés. Alors que tout semble perdu pour lui — il ne fait pas le poids face aux carnivores —, la « démone blanche », dernière représentante des guépards, surgit et massacre une partie des fauves de l’assemblée, donnant l’occasion à Buena de fuir. Elle ne se nourrit que de ces félins à crinière depuis que son espèce a été décimée par eux, guidée par leur goût culinaire. Buena libéré, il ramène les zèbres à leur troupeau et essaye de fomenter une rébellion avec les mammifères des alentours.

Ce titre étonnant, dynamique et bien dessiné est la première œuvre de Yui Hata. Dans son univers, les animaux de la savane anthropomorphes possèdent des caractéristiques humaines : ils ont abandonné la quadrupédie pour la bipédie, ils usent de la parole, et portent des cache-sexes et des colifichets. Les lions façonnent des armes, des bijoux, vivent dans des maisons et, ultime indice d’« évolution » : la gastronomie. La famille royale comporte des mâles aux caractères affirmés : le replet dissimulant une grande force, la brute, le seigneur coquet mais retors, pervers et redoutable, sans que l’on ne rencontre le roi. Les gazelles, toutes semblables jusqu’au slip en tissu, sont de même bipèdes et cantonnées au travail de force. Elles sont surveillées par les hyènes, bipèdes elles aussi. Tous se partagent des territoires et sont hostiles les uns envers les autres, redoutant par-dessus tout les lions, incapables de tenir la moindre parole.

L’auteur arrive à insuffler une personnalité à chacun de ses protagonistes et utilise avec habileté leurs caractéristiques animales tout en évitant le manichéisme : les carnivores et les herbivores peuvent s’associer pour affronter un ennemi commun. Les expressions faciales et gestuelles soignées paraissent naturelles. Les relations sociales naturelles sont exploitées. Le mangaka adapte les visages : si la majorité des bêtes possèdent une vision sur le côté, ici, les créatures ont quasi toutes des yeux de face ; cela peut être perçu comme un signe d’évolution, la bipédie amenant le regard facial scrutateur. Dans leurs interactions, les combattants que réunit Buena sont tous experts dans leur art bestial. Les affrontements sont brutaux, Yui Hata ne craignant pas de montrer la violence des fauves, les éviscérations, déchiquetages, arrachages de membres. Les organes tombent au sol, étalant l’horreur de la domination.

La tribu des lions apparait comme une métaphore d’une société totalitaire à la recherche du plaisir soi-disant le plus raffiné, le plus inutile pour la survie : faire la fine bouche devant la nourriture, n’hésitant pas à la gaspiller, à la consommer sans prendre soin de renouveler et d’entretenir le cheptel et surtout, imaginant des accouplements inter-espèces pour en dévorer les petits.

En seulement trois tomes, l’auteur ne résout pas son postulat de base : la rébellion contre les lions. Pire, dans le second volume, l’histoire change de cap et se concentre sur la guépard, majestueux personnage, et le sauvetage de son unique progéniture, contre les rois de la savane. L’amour du mangaka pour la blanche féline transparait, ses apparitions sont sublimes, son regard, magnifique. Elle dégage un tel charisme que l’on est irrésistiblement attiré et que l'on attend chacune de ses irruptions. Hélas ! en refermant le dernier volume, un goût amer d’inachevé reste en bouche et appelle irrémédiablement une suite. Ces trois tomes ne sont que les prémisses d’une longue aventure, originale, d’un graphisme de qualité, avec des enjeux certes simples (la loi du plus fort n’est pas forcément la meilleure, la résignation non plus, mais l’entraide peut apporter beaucoup, plutôt que d’être dominé, classé, noté gustativement, les animaux préfèrent être dévorés selon la nature établie, pour la survie...) mais forts et universels, portés par des personnages intéressants.
La version française propose de belles couvertures au logo travaillé, la quasi-totalité des onomatopées adaptées, la traduction soignée, impression de qualité sur du papier assez épais.

Notons que ce manga n’est pas la première bande dessinée animalière asiatique sortie en français qui se consacrent à des bêtes sauvages ; l'éditeur Clair de Lune avait en sont temps, publié plusieurs récits autour des tigres [2].
Les Royaumes carnivores demeure une œuvre que l’on aimerait plus développée avec une conclusion sur le sort des lions et de leurs esclaves. Une histoire à potentiel trop vite terminée, laissant un arrière-gout de frustration, un suspense intolérable.



[1] La Gazelle de Thomson, également appelée Thommie, fait partie de la famille des bovidés. De petite taille, elle se trouve uniquement en Afrique de l’Est.
[2] Tigre (2 volumes), Histoires de tigres (1 volume), le Tigre blanc du mont Baekdu (1 volume), Kaichambi le bébé tigre (1 volume), tous par AHN Soo-Gil. Mais les animaux aux visages expressifs demeuraient sur quatre pattes.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le graphisme soigné et détaillé jusque dans les décors.
  • Un univers vaste amenant de multiples rebondissements.
  • Une édition de qualité.
  • Questionnement social actuel.
  • Un récit prenant mais avec une impression d'inachevée et d'expédié.
Preacher
Par


Gros plan sur Preacher, un comic acide aux relents métaphysiques, qui sent le sang et la pisse.

Lorsque le révérend Jesse Custer se met à révéler les secrets des habitants de la petite ville dans laquelle il officie, cela a deux conséquences : il se prend une bonne raclée et fait le plein de fidèles pour son sermon le lendemain matin. Il n'a pourtant pas vraiment le temps de profiter de ce regain d'affluence car un être fabuleux, appelé Genesis et issu de l'accouplement coupable d'un Séraphin et d'une créature démoniaque, va prendre possession de lui, le dotant par la même occasion d'un pouvoir extraordinaire.
Ainsi débute une longue cavale en compagnie de Tulip, une fille sexy maniant plutôt bien le flingue, et Cassidy, un vampire irlandais à l'humour ravageur.

On connaissait déjà le tandem formé par Garth Ennis et Steve Dillon pour leur collaboration sur la série Punisher mais, avec Preacher, nous avons ici probablement leur meilleur boulot commun. Visuellement, c'est du Dillon, donc ce n'est pas parfait mais, malgré des visages souvent très semblables (sauf "Tête-de-Fion" évidemment), le dessinateur maîtrise parfaitement ses effets. Les covers (bien plus inspirées) sont, elles, de Glenn Fabry. Le graphisme est pourtant presque secondaire tant l'intérêt véritable de ce comic est surtout basé sur l'originalité de l'histoire, l'humour omniprésent et les dialogues percutants.
Preacher, comme souvent chez Ennis (cf. The Boys), est plutôt violent, parfois gore même, les dialogues sont crus, mais la drôlerie et l'originalité des situations permettent de faire passer tout cela sans aucun problème (avec tout de même un avertissement "pour lecteurs avertis" à la clé). Dans le genre cradingue, signalons une scène qui se passe dans un abattoir insalubre, où les employés urinent au milieu des pièces de bœuf. Une image quasiment semblable est visible dans la série 303, du même Ennis. Petit clin d'œil volontaire ou réelle obsession pour les boucheries dégueulasses ? Bonne pub pour les végétariens en tout cas.

Cassidy et Eccarius, sous la plume de Garth Ennis.

— Imagine que t'es un type normal, pas comme nous, et que tu t'écrases en avion dans la putain de jungle. Pas d'autres rescapés. Aucun signe de civilisation. T'es coincé là. Par miracle tu tombes sur un exemplaire de Tarzan. Tu le lis. Est-ce que tu vas pour autant vivre dans les arbres et parler aux singes ?
— Non.
— Et attention hein, j'adore Dracula. Je l'ai lu un paquet de fois. Mais à chaque fois que j'arrive à la fin, je me dis... quel trou du cul ! Putain, pas question que je me fasse avoir comme ça ! [...] On a le monde entier qui nous tend les bras, et l'éternité pour en profiter. Et voilà l'essentiel mon pote : faut profiter de la vie. Pas se vautrer dans la mort ou une crétinerie du genre.



La galerie de personnages est aussi savoureuse que sulfureuse. On passe du vieux shérif texan bourru et plein de préjugés aux anges pas si angéliques que ça et maniant mieux le juron et les expressions fleuries que les références bibliques. Notons aussi la présence, en vrac, d'un puissant industriel psychopathe, du Ku Klux Klan, d'une avocate sado-maso néo-nazie et de quelques braves pécores locaux.
La plupart des répliques sont excellentes et cyniques à souhait (cf. encadrés). Quant au trio principal, qui se débat au milieu des envoyés du Ciel, des flics et des cinglés en tout genre, on s'y attache rapidement malgré son côté déjanté.

L'auteur profite de ce "road-comic" très rock n' roll pour offrir son point de vue, plutôt décapant, sur certains sujets (il n'est pas très copain avec les psychologues par exemple). Au milieu de ce maelström de jurons et de gnons, il développe son intrigue avec minutie. Par exemple, un aspect dérangeant de Cassidy, qui sera dévoilé avec une grande délicatesse, permettra de rendre les réactions de l'immortel à la fois crédibles et très humaines. Un style (du trash qui a du sens) dont Ennis s'est fait le maître (cf. notamment le touchant La Pro, qui préfigurait déjà le propos tenu dans The Boys). En effet, sous la violence et la crasse se cache une véritable profondeur, une douceur même, qui cohabite avec des moments complètement délirants, voire choquants (le baron de la viande, heurk !) et des punchlines d'anthologie. Les révélations sur l'enfance de Tulip, notamment, se révéleront être une parenthèse tendre et touchante au milieu de la folie ambiante.

Cosmo et Jessy, sous la plume de Garth Ennis.


— Une fichue ligue de handball dont personne n'entendra jamais parler. Merde, personne n'a jamais gagné quoi que ce soit en jouant à ce jeu débile...
— On ne peut jamais savoir quand il s'agit d'argent, Cosmo.
— Non, mais on peut faire des pronostics. C'est pour ça que les gens investissent sur l'or et pas sur la merde de buffle en poudre.



Dans un premier temps publiée par Le Téméraire puis par Panini, la série, de 75 épisodes en tout (si l'on compte les numéros spéciaux et une mini-série en quatre chapitres), est rééditée aujourd'hui chez Urban Comics (dans de gros volumes de 392 pages, pour 28 euros pièce). Il est peu de dire qu'à côté, l'adaptation en série TV (dont nous vous parlions dans ce Digest) fait pâle figure : les scénaristes, ayant parfaitement retenu le côté gore et excessif, peinent par contre à retranscrire toute la subtilité de l'écriture d'Ennis, même si ce dernier a été associé au projet et en semble satisfait. 
Ce comic (encore un classique du label Vertigo) a obtenu de nombreux prix mérités, dont l'Eisner Award du meilleur scénariste, en 1998, et celui de la meilleure série régulière, en 1999. Cette histoire d'un gamin maltraité (torturé même), devenant un pasteur borderline ayant le coup de poing facile, a réussi à s'imposer comme une référence de la bande dessinée en maniant parfaitement humour, émotion et transgression. Difficile de passer à côté lorsque l'on s'intéresse aux comics.

Atroce, sublime, dérangeante et drôle, une excellente série à la liberté de ton rafraîchissante.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Drôle et décapant.
  • Une violence certes extrême mais toujours au service du propos.
  • Des personnages humains et attachants (ou détestables pour certains).
  • Le côté transgressif, pas juste en ce qui concerne la religion.
  • Une narration habile qui alterne action et moments de grande émotion.
  • Le triangle amoureux et amical formé par les trois protagonistes principaux. 

  • Les visages de Dillon, pas franchement top pour la plupart et trop semblables.
Remade : le virus plus intelligent que vous
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Le genre apocalyptique étant plutôt en vogue en ce moment, voyons ce que nous réserve Remade, un roman sorti en octobre dans nos contrées.

Tout commence avec un début d'épidémie en Afrique. Un virus, qui ferait passer Ebola pour un pet d'écureuil, vient de frapper subitement. Ce virus est pourtant très différent de ce que l'humanité a pu affronter jusqu'ici. Il ne connaît aucune barrière des espèces, il s'avère mortel dans 100% des cas en seulement quelques heures, et, en plus, il fait preuve d'intelligence et d'adaptation pour se propager. Bref, le truc bien flippant.
D'ailleurs, en l'espace d'une semaine à peine, le monde entier passe du simple fait divers à la rumeur inquiétante, puis aux premières mesures d'urgence jusqu'à l'effondrement total. Au milieu de la panique ambiante, Leo, jeune américain venu habiter à Londres après le divorce de ses parents, tente de protéger sa mère et sa petite sœur, Grace.

La survie en milieu hostile, que ce soit après un débarquement extraterrestre, un déploiement de zombies ou un impact de météorite, on commence à connaître. Pourtant, Alex Scarrow, romancier britannique spécialisé dans le thriller, la SF et le "young adult" [1], parvient à capter l'attention, voire même à passionner, et cela grâce à deux éléments complémentaires : d'une part un style fluide et agréable, d'autre part une menace qui va se montrer assez originale.

Parlons déjà du style de l'auteur, toujours difficilement jugeable lorsque l'on évoque une traduction. Je ne sais plus où j'ai vu quelqu'un le qualifier de "simple". Mais, qu'est-ce que ça veut dire, bordel, un style "simple" ? Cela signifie que l'auteur n'oblige pas le lecteur à plonger dans le dictionnaire toutes les deux minutes ? Que c'est fade ? Que ça manque de lyrisme ? Que c'est bâclé ? Impersonnel ? "Simple" ne veut évidemment rien dire lorsque cet adjectif est censé qualifier un style. D'ailleurs, que serait son opposé ? Un style "complexe" ?
Fort heureusement, le style de Scarrow n'est rien de tout ça. L'auteur installe dès les premières pages un sentiment d'angoisse, il rend ses personnages crédibles et attachants, il parvient à balancer les bons effets au bon moment, à faire frémir (souvent plus de dégoût que de peur), bref, ça s'appelle un style efficace. Et c'est d'ailleurs la seule chose que l'on peut juger objectivement, le reste faisant partie du domaine de l'inclination personnelle (surtout lorsque l'on juge une traduction).

Pour le fond, et notamment la fameuse menace, le virus s'avère vraiment très particulier, au point d'être bien plus qu'un virus traditionnel. Sans trop en révéler, disons que le truc lorgne du côté d'un Invasion of the Body Snatchers, mais avec une dimension émotionnelle intéressante due à l'un des personnages.
Voilà peut-être la première réserve : le gros coup de théâtre a lieu à la fin car il s'agit d'une (énième) série et non d'un récit complet. Autre petit élément négatif, le camp de survivants et son "méchant" sentent un peu le déjà-vu. Et le salopard en question, bien que réellement haïssable, a du mal, par son côté benêt, à se hisser au rang d'un Gouverneur (de The Walking Dead, cf. ce roman) par exemple. M'enfin, étant donné qu'ici le virus n'est pas seulement un révélateur de personnalité (comme justement les zombies dans TWD) mais un personnage à lui seul, l'on peut mettre de côté cette petite faiblesse, anecdotique en somme.

Les autres personnages sont plutôt bien écrits, notamment les deux principaux. La personnalité de Grace, la petite sœur, évolue par exemple d'une manière très habile. Très intelligente pour son âge, populaire, quelque peu hautaine et donneuse de leçon, elle a tout d'abord l'ascendant sur son frère, plus timoré, presque asocial, avant de redevenir une petite fille fragile puis... tout à fait autre chose.
Et puis, ce virus "intelligent" attise forcément la curiosité. Vous allez me dire que, même dans la réalité, le virus de la grippe est déjà plus intelligent que certains présentateurs télé, OK, mais là, tout de même, vous verrez, ce qu'il fait est assez troublant.

Petite précision tout de même sur la communication de l'éditeur français, Casterman, qui présente cette histoire comme un roman "entre Stephen King et The Walking Dead". Déjà, situer un récit entre un être humain, fusse-t-il écrivain, et une autre œuvre, c'est tout de même, au minimum, maladroit. Si je dois vous expliquer le goût du jus de grenade, je ne vais pas dire "c'est entre le jus de raisin et Samantha Fox". Bon, forcément, on voit bien ce que l'éditeur veut dire en plaçant King à l'arrache dans une phrase qui n'a plus de sens. Le problème c'est que ce n'est pas forcément vrai. La référence à King porte sur le côté horrifique, or ce qui caractérise King, c'est sa maîtrise dans la construction des personnages. C'est de là que vient le côté effrayant de ce qu'il met en scène, ce n'est pas à cause d'une débauche d'hémoglobine ou de scènes épouvantables, c'est parce qu'il réussit à rendre les personnages tangibles, réels, humains. Et ce pour tous les personnages, du héros principal à son pire ennemi en passant par un gugusse totalement secondaire. Scarrow, lui, est loin de réserver le même traitement aux protagonistes de Remade, justement parce que nombre de personnages, hormis Leo et Grace, sont caricaturaux ou anecdotiques.
Attention donc à ne pas faire confiance à toutes les étiquettes, collées n'importe comment et trop souvent, sous prétexte qu'elles sont vendeuses. 

Les possibilités d'évolution de cette intrigue sont énormes et ce premier opus ne constitue finalement qu'une grosse introduction. Reste à savoir si le lecteur sera suffisamment convaincu et appâté pour ce lancer dans une saga. À tenter en tout cas si le pitch vous émoustille.
Le tome 2 (il y en aura trois en tout) est prévu en France pour avril 2018, toujours chez Casterman.
 


[1] Cette catégorie est d'une stupidité insondable. Si l'on imagine bien pour quelles raisons l'on différencie les romans pour enfants des œuvres pour adultes, l'on voit mal pourquoi un livre viserait spécifiquement les "jeunes" adultes. Si une histoire est bonne et bien écrite, elle convient à tous les âges. Enfin bon, sans doute encore une trouvaille d'un commercial à la con.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une menace bien flippante et originale.
  • Des personnages principaux attachants.
  • Un style efficace.
  • Quelques scènes bien stressantes, notamment dans le train.

  • On a un peu l'impression de s'arrêter en plein milieu d'un chapitre à la fin de ce tome.
  • Un traitement inégal des personnages.
  • Le prix de la version kindle, ridiculement et artificiellement élevé.
The Boys ou le trash intelligent
Par


Retour sur une série super-héroïque aussi brillante que percutante : The Boys.

Avec ce comic violent et outrancier, Garth Ennis repousse les limites d'un genre qui a trop tendance à ronronner. C'est incontestablement une page importante de l'Histoire des comics que l'auteur a écrite ici, la série se distinguant par une approche "réaliste" et sans concession des Masques et de leurs tares. Alors bien entendu, il y a du cul, de la violence, des gros mots, et l'on pourrait s'arrêter à cette première couche superficielle. Cela serait faire fi d'une profondeur certaine, d'un humour efficace, d'une émotion bien présente et d'une charge, ultra-violente, sur le capitalisme sauvage et les multinationales déshumanisées. Pas mal pour une BD chargée en sperme et en hémoglobine.
Tout est-il parfait pour autant ? Probablement pas, mais l'auteur a tout de même réussi à nous tenir en haleine pendant 72 épisodes et à nous faire aimer des personnages multifacettes, aussi effrayants ou détestables que parfois touchants.
Mais commençons par planter le décor.

Les super-héros causent des dégâts. Beaucoup de dégâts. Et en plus, ils s’en foutent. Parce que, dans la vraie vie, le sens des responsabilités n’est pas automatiquement livré avec les pouvoirs. Pour faire tenir tous ces connards en place, il y a Butcher, la Fille, la Crème et le Français. Tous bossent pour la CIA. Et la plupart sont si bons qu’ils font peur même aux encapés. Alors, quand Hughie se voit proposer de rejoindre l’équipe, il accepte. Parce qu’il a de bonnes raisons d’en vouloir aux surhumains mais, aussi, parce qu’il n’a pas vraiment le choix. Quitter l’Écosse pour New York ne sera pourtant pas le changement le plus radical dans la vie de Hughie car, dans son nouveau boulot, il sera confronté à une réalité dont les comics ne parlent pas.

Si Darick Robertson, aux crayons, s'acquitte fort bien de sa tâche, son style graphique demeure relativement passe-partout. C'est ailleurs qu'il faut aller chercher la force réelle de The Boys : en effet, les héros dépeints par Ennis figurent parmi les plus humains que l'on ait jamais vus. Ils ont des défauts, sont violents, vantards, pratiquent le harcèlement sexuel (d’une manière fort directe ma foi), bref, ce sont des super-connards (ce qui est statistiquement assez réaliste remarquez).
Mieux encore, les fameux types de la CIA ne font pas non plus office de "gentils", car eux aussi sont humains, même si leur côté "sans pouvoirs" les rend sans doute un peu plus sympathiques.

Frenchman, sous la plume de Garth Ennis.

— Je suis ton ami. Si je ne pouvais être ton ami, autant mourir. Et si ce doit être de ta main, ainsi soit-il.




Alors, mince, c’est une histoire sans héros alors ?
C’est surtout une histoire sans manichéisme et sans leçon facile. Car ce qu’Ennis fait ici, c’est tout simplement dévoiler ce qui se passe après le mot "fin" de l’histoire, en dehors des caméras et des versions officielles, une fois les comics refermés et les volets tirés. Il démontre, avec une grande finesse, qu’un Captain America tel que nous le connaissons, ça n’existe pas, pas plus qu’un Peter Parker. Il répond à la fameuse question "who watches the watchmen ?" tout en démontrant que ceux qui nous gardent de nos gardiens seront amenés, eux aussi, à susciter la crainte et la haine. Bref, dans une histoire ultra-vitaminée et peu versée dans le politiquement correct, il assène quelques vérités avec une subtilité qui échappera sans doute à ceux qui ne verront ici qu’un gros défouloir. Mais qu’importe, les deux niveaux de lecture existent et peuvent cohabiter sans se nuire.

Si en apparence Ennis peut jouer parfois les bourrins, il s'avère magistral sur le fond et la forme de son récit, allant parfois, au lieu de soutenir ses propres convictions, jusqu'à développer l'idée que rien n'est évident, que croire aveuglément un menteur professionnel n'est pas très avisé, et qu'adhérer sans prudence à une thèse, même si elle est joliment présentée, n'est pas forcément très futé. Bien entendu, le scénariste dit "quelque chose" de la société américaine, du capitalisme, des politiques, de la guerre, mais il n'emploie pas cette méthode idiote qui consiste à penser que si l'opinion défendue est partagée et a l'apparence de l'évidence, elle peut être enfoncée dans l'esprit des lecteurs avec de gros marteaux et peu d'efforts. Avec Ennis, le lecteur se sent respecté, et c'est plutôt agréable comme sensation.

Le travail d'écriture des personnages est lui aussi exemplaire. Hughie notamment est décrit par le biais d'un thème au cœur du concept super-héroïque mais également au centre des préoccupations de bien des gamins (et des adultes) : la déception de ne pas être à la hauteur, la frustration de ne pas être un dur, un type cool, à la Eastwood, qui botte des culs tout en balançant une bonne réplique. Bien des gens vous diront, avec maladresse, que la violence ne résout rien, qu'il vaut mieux faire preuve d'intelligence, que l'on se sent meilleur lorsque l'on a des principes... un discours qui, malheureusement, trouve vite ses limites dans la froide réalité de notre monde, gouverné par le plus fort, que ce soit au sein du concert des nations ou au milieu d'une cour d'école.
Ennis, ici, creuse profondément dans l'esprit et le cœur d'Hughie, en sort toute l'amertume, l'aigreur, les non-dits, et finit par mettre à jour sa véritable  personnalité. Car c'est lui le héros de l'histoire, pas les Masques. C'est lui le brave type. Celui qui a une conscience. Ce que l'on découvre alors c'est pourquoi il est comme ça. Non pas plus faible mais meilleur. Non pas fragile mais sensible. Quant à la référence au Club des Cinq, renforçant encore l'innocence et la pureté du personnage confronté à la laideur du monde des adultes, elle est aussi amusante que pertinente.

Homelander et Annie January, sous la plume de Garth Ennis.


— Je dois avoir des rapports sexuels avec vous pour rejoindre l’équipe ?
— Bill Clinton pourrait contester cette formulation, mais sinon, c’est bien ça.
— Mais vous êtes les Sept ! C’est dégoûtant ! La trahison de tous les idéaux que vous représentez ! Vous êtes les héros les plus puissants de la terre…
— Oui. Et on aime bien se faire sucer la bite.


La violence, quant à elle, peut recouvrir bien des formes dans cette longue saga. Ainsi, dans cet univers profondément cynique, seul l'amour liant Annie et Hughie permettait de contrebalancer la noirceur des Masques et les méthodes de la CIA. C'était la goutte de pureté dans un océan de merde. La romance vire pourtant au tragique dans l'un des arcs les plus réussis de la série, non seulement à cause des mensonges qui la sous-tendaient mais surtout parce que Hughie découvre, grâce à "l'aide" de Butcher, comment Stella a pu rejoindre les Sept (rappelons que ces derniers l'ont à l'époque obligée à avoir des rapports sexuels avec eux).
Tout dans ce tome n'est que violence. Pourtant, elle n'est pas forcément apparente. C'est la folie contenue de Homelander ; les traces de sang sur un siège qui en disent long sur les pratiques pédophiles d'un personnage ; c'est Butcher et la vidéo qu'il dévoile à Hughie... pas d'orgies cette fois, pas de dépeçages, mais une perfidie constante, totale, et le sentiment que rien ne peut échapper à la corruption et à la saleté.
La réaction de Hughie est représentée de manière magistrale. Après la stupéfaction et la peine, celui-ci souffre tellement qu'il n'a qu'une idée en tête : s'engager dans une fuite en avant, faire souffrir Annie également, quitte à tout détruire, à aller jusqu'au point de non-retour. Il sait pourtant qu'il fait fausse route, que ce n'est pas là une réaction sensée, mais la douleur est telle qu'au lieu de chercher à l'atténuer par la discussion, il ne peut que se résoudre à l'augmenter, encore et encore, en insultant, en humiliant, en essayant de faire mal à son tour.
Rarement la psychologie humaine aura été aussi bien décrite dans un comic.

Et tout est ainsi, brillant et bien pensé. Que ce soit les premiers épisodes, avec une entrée en matière aussi brutale qu'intelligente ; la déclinaison, très ironique, des différents groupes de super-héros ; le passage obligé des "origines", souvent fort bien écrites si l'on excepte celles du Français ; la violence et la folie qui s'insinuent partout et salissent les plus nobles des sentiments ; une parenthèse à base de spleen écossais qui en dit long sur le héros principal ; ou encore l'habile mise en scène des pratiques douteuses d'un monde devenu amoral. En effet, si les encapés ont un comportement souvent condamnable, les coulisses nauséabondes qu'Ennis dévoile, à base de corruption, de plans de communication, d'orgies démentielles et de manipulation, sont pires encore.
Peu d'auteurs pourront se vanter d'avoir fait autant, et aussi bien, avec un matériel d'encapés.

Ce qu'il reste de The Boys ? Le regard poignant de la Fille, l'amour platonique du Français, le destin tragique de la Crème, la cruelle nécessité d'un Butcher, la plume amère d'un Ennis vertigineux, et puis Hughie, la touche d'innocence et d'espoir nécessaire pour avaler la noirceur d'un monde trop ignoble pour être sauvé, même par des types en collants.
Cette série, aussi désespérée qu'optimiste, aussi trash que subtile, est un pur chef-d'œuvre, drôle, poignant et détonant.
Un comic indispensable.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une écriture aussi subtile que percutante.
  • Des personnages complexes et parfaitement développés.
  • Une alternance idéale d'humour, émotion et action.
  • Un sous-texte d'une grande profondeur.
  • Un côté transgressif et trash qui sert le propos.
  • Une love story non aseptisée et loin des stéréotypes habituels.
  • Un emploi de la violence parfaitement maîtrisé. 

  • Quelques clichés, au niveau des origines du Français ou de la critique de Vought-American, mais rien de bien méchant. 
Locke & Key : vieille demeure et serial-killer
Par


Quand le fils d'un géant de la pop culture se lance dans les comics, cela donne Locke & Key. Embarquement immédiat pour la Nouvelle-Angleterre !

Tyler, Kinsey et Bode viennent d'emménager dans un immense manoir appelé Keyhouse et situé dans la petite bourgade de Lovecraft. Pourtant, les trois enfants de la famille Locke n'ont guère le cœur à profiter de leur nouvelle demeure. Car s'ils ont quitté leur ancienne vie, c'est pour tenter de laisser derrière eux l'horrible souvenir du meurtre de leur père. Ce dernier a été massacré par l'un de ses anciens élèves, un gamin violent à l'esprit dérangé.
Ce sont les adolescents, Tyler et Kinsey, qui souffrent le plus. Bode, plus petit, explore son nouveau terrain de jeu et, surtout, trouve l'espoir de revoir son père d'une manière totalement inattendue. Le petit garçon a en effet découvert que les portes de Keyhouse sont dotées de propriétés exceptionnelles. En franchissant l'une d'entre-elles, il a quitté son corps un bref instant et a pu se déplacer comme un fantôme. Après la première frayeur passée, Bode souhaiterait bien partager son secret avec son grand frère et sa sœur, malheureusement ceux-ci ne se préoccupent guère de ce qu'ils pensent être un trop-plein d'imagination quelque peu morbide.
Les Locke vont de toute façon rapidement se détourner des mystères de leur logis et être préoccupés par une épouvantable nouvelle qui les glace d'effroi : l'assassin qui a déjà frappé la famille vient de s'enfuir de l'institution dans laquelle il était interné. Et comme s'il était guidé par une force maléfique, le tueur est déjà sur le chemin de Lovecraft...

Attention, voilà une excellente série qu'il ne faut pas rater si l'on apprécie un peu le mélange entre paranormal et thriller tendu. Le scénario est de Joe Hill, un auteur qui a déjà un roman et un recueil de nouvelles à son actif mais qui est surtout connu pour être le fils de l'illustre Stephen King. Il est peu de dire que la filiation lui aura profité car le fiston semble aussi à l'aise que son célèbre pôpa pour ce qui est de camper des personnages crédibles et profonds. Une ou deux cases et quelques lignes de texte suffisent pour que le lecteur puisse s'attacher aux protagonistes et éprouver une empathie totalement essentielle à ce genre de récits.


Hill revisite le thème de la maison hantée de manière originale, en y associant un serial-killer et un astucieux système de clés et de portes. La narration est remarquable d'efficacité, les tomes gagnant d'ailleurs en richesse et en suspense au fil de la progression de l'intrigue, basée sur le passé de Rendell Locke, les secrets du manoir et ces fameuses clés magiques. L'auteur alterne les scènes étranges, drôles ou tout simplement émouvantes. Les personnages, clés de voûte de l'ensemble, sont parfaitement campés, qu'ils soient cyniques ou d'une naïveté touchante. Même les seconds rôles possèdent leurs particularités, rehaussant le côté réaliste de l'histoire, tout comme son aspect dramatique. Les dialogues et le découpage sont maîtrisés à la perfection, et ce dans la plupart des scènes. La petite expédition de Kinsey et ses amis dans la base navale est à elle seule un monument de savoir-faire. En quelques planches seulement, tension, humour et émotion alternent le plus naturellement du monde.
Si le récit fait la part belle au fantastique, il est toutefois ancré dans la réalité, avec des meurtres sordides mais également des conflits relationnels complexes et tout ce qu'il y a de plus humains. À ce titre, la mère d'Ellie et son fils font sans doute partie des protagonistes les mieux écrits, avec d'un côté une représentation presque palpable d'une méchanceté sans bornes, et de l'autre une manière subtile, presque poétique, d'évoquer le handicap mental et de ne pas cantonner ceux qui en souffrent au seul rôle de figurant ou de faire-valoir. Du grand art.

La partie graphique a été confiée à Gabriel Rodriguez, un dessinateur chilien franchement doué. Le style est doux, très agréable, les décors sont souvent fort beaux et les visages expressifs. Les scènes choc sont bien amenées et les plans se révèlent variés et bien pensés. L'artiste, au travers notamment d'impressionnantes splash pages, a su imprégner la série d'un style personnel qui permet d'intensifier encore les frissons, les larmes et les sourires, aussi amers soient-ils. Sa manière de représenter ce que les personnages ont "dans la tête" (un pouvoir qu'offre l'une des clés) est notamment très habile : l'on va de l'anecdotique amusant (Mme Mayhew quelque peu transformée dans les souvenirs de Bode) au plus dérangeant (la Peur et la Pleureuse de Kinsey) en passant par de véritables fresques adaptées à la personnalité du sujet.
Notons également un épisode spécial, dédié à Bill Watterson (auteur du célèbre Calvin & Hobbes), bâti d'une manière très particulière : l'artiste construit chaque planche à partir d'un strip vertical de quatre cases, elles-mêmes posées sur une pleine-page qui donne le contexte et l'ambiance générale (cf. cette planche). Futé et bien foutu !
Difficile donc de trouver le moindre défaut à ce titre percutant et bien réalisé où stress et émotion se côtoient.


L'ouvrage, à l'origine publié en six tomes par Milady, a été réédité dans une luxueuse intégrale en trois volumes, chez Bragelonne. La traduction de Maxime Le Dain est exemplaire, sans maladresses ou aspérités qui pourraient nuire à l'immersion. En ce qui concerne les bonus, en plus de quelques illustrations, l'on a droit à des extraits du journal de Benjamin Locke, qui présente les diverses clés (chacune ayant un aspect particulier, cf. ces exemples) et leurs propriétés.
Pour l'anecdote, après une première tentative avortée, un projet d'adaptation de Locke & Key en série TV est toujours en chantier aux États-Unis, avec Joe Hill qui devrait se charger de la réalisation du pilote en plus de son rôle de producteur exécutif. Espérons qu'il soit plus doué derrière la caméra que son père qui s'était jadis fourvoyé dans le nanar Maximum Overdrive.

Intelligent, esthétique, fascinant, ce titre s'affirme comme l'une des grandes références du fantastique.
Un très grand comic dont les clés n'ouvrent pas seulement des portes ou des têtes mais bien les champs de perception du lecteur.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Les clés et leurs pouvoirs.
  • Des personnages très bien écrits.
  • Le charme des dessins et la maîtrise du découpage.
  • Un humour efficace qui contraste avec l'atmosphère sombre et violente.
  • Une tension constante.

  • RAS.
Fables : merveilles & tragédies
Par

Puiser dans les mondes merveilleux de l'enfance pour en offrir une vision moderne et passionnante, c'est ce que propose Fables, une extraordinaire série de comics qui a donné naissance à des spin-offs, des hors-séries et un roman.

Les Fables quittent leurs royaumes magiques. Les peuples fabuleux fuient l'Adversaire et ses hordes. Ils aboutissent dans le monde commun, à New York précisément, où ils fondent Fableville, éloignant les curieux à coups de sortilège. Certains réfugiés, ne pouvant prendre une apparence humaine, sont contraints d'habiter à la Ferme, lieu où sont également expédiés les habitants qui ne suivent pas les règles.
Le chef de tout ce petit monde est le maire de Fableville mais, en réalité, c'est son adjointe, Blanche-Neige, qui fait le plus gros du travail. Bigby Wolf a, lui, le poste de shérif. Intrigues politiques, complots, meurtres : de nombreuses menaces vont démontrer que le destin réservait un peu plus à ces célèbres icônes qu'un "... et ils vécurent heureux".

Si Fables a l'avantage de faire partie de l'excellent vivier de séries Vertigo, sa thématique pourrait dans un premier temps laisser de marbre. Sans doute parce que les Cendrillon et autres Grand Méchant Loup n'inspirent plus que moyennement le lecteur adulte contemporain. Et pourtant, passer à côté de Fables serait pure folie, surtout lorsque l'on aime les grands moments de lecture.
Tout d'abord, précisons bien qu'il ne s'agit pas d'une relecture des contes les plus connus mais bien d'une histoire globale - et originale - dont les légendaires protagonistes sont réécrits et traités d'une manière profondément différente. Fini le symbolisme subtil des contes et les grands idéaux, la réalité a rattrapé la magie : le Prince Charmant en est à son troisième divorce ; Boucle d'Or est une maoïste révolutionnaire (!) ; Blanche-Neige ne veut plus entendre parler des Sept Nains ; la Belle et la Bête ont des problèmes de couple, etc.


Le scénario est l'œuvre de Bill Willingham qui frappe ici un grand coup en démontrant, en plus d'une grande imagination, une parfaite habileté dans la narration. Le premier épisode est à ce titre exemplaire tant il permet à la fois d'installer rapidement les personnages principaux et de mettre en place une première intrigue, tout cela avec une grande liberté de ton et un humour des plus jouissifs. Car évidemment, puisque l'on ne s'adresse plus à des enfants, il n'y a plus nécessité d'édulcorer les dialogues ou de remplacer une scène de sexe par un chaste baiser.
Le plus grand tour de force de l'auteur reste tout de même d'avoir su insuffler chez le lecteur un sentiment de proximité avec les personnages par le biais de noms connus tout en parvenant à construire son propre monde. En plus des noms déjà évoqués, l'on peut citer Pinocchio, le Petit Chaperon Rouge, la Reine des Neiges, Hansel, Barbe-bleue, Sinbad ou encore Mowgli, la seule limite imposée à Willingham étant un problème bassement terre-à-terre de droits car, évidemment, il faut qu'un personnage soit tombé dans le domaine public pour pouvoir l'utiliser.

Les dessins sont assurés, dans un premier temps, par Lan Medina. C'est ensuite Mark Buckingham qui va lui succéder. Le graphisme, tout à fait honnête, n'est pas aidé par une colorisation souvent trop criarde (ce n'est pas le cas des illustrations choisies pour cet article), ce qui amoindrit la beauté des planches, surtout en comparaison des magnifiques covers de James Jean. Les personnages ont cependant une certaine élégance, ou en tout cas une véritable personnalité, comme Bigby par exemple, au charisme intemporel, qui a un côté inquiétant correspondant à son mythe mais qui pourrait aussi bien être un privé un peu glauque du Los Angeles des années 30 qu'un pur produit actuel. Les décors de la série ont de la gueule quand... ils sont présents (de nombreuses cases en étant dépourvues). Certaines scènes valent tout de même le coup d'œil, comme la découverte, très bien amenée, du bureau de Blanche-Neige dans un "plan" large qui fait son petit effet. La composition des planches est, elle, souvent ingénieuse.

Tout au long de cette longue série (70 épisodes), Willingham enchaîne les moments de grâce et les coups de génie. Ainsi, un simple soldat de bois va devenir drôle et émouvant en s'éprenant de l'une de ses semblables et en tentant de reproduire les gesticulations amoureuses des êtres de chair. Autre exemple, dans un genre totalement différent, les préparatifs de la guerre sont mis en scène avec une rare intelligence, l'auteur se permettant même de décrire les dissensions existant au sein de l'état-major ennemi avec un certain réalisme, tout comme d'ailleurs la partie dédiée à l'arrivée des plénipotentiaires de l'Adversaire, qui dépeint avec justesse les ressorts, parfois pervers, du jeu diplomatique.
Certaines idées allient références et poésie, comme le vaisseau arabe à base de tapis volants ou les bombes artisanales guidées avec l'aide de ces mêmes tapis.


Une ou deux parties sont toutefois un peu décevantes, notamment la conclusion de la guerre contre l'Empire. Si l'on parvient à s'expliquer l'écrasante supériorité des Fables grâce aux armes à feu des communs et à l'approvisionnement continu assuré par des moyens magiques, les forces de l'Adversaire, qui avaient pourtant été décrites comme terrifiantes (à juste titre puisque responsables de l'écrasement de centaines de royaumes), paraissent bien dérisoires.
Même le duel final est (trop) vite expédié, enlevant à l'ensemble le côté épique que l'on espérait. Pire encore, les pertes, bien que minimes, sont très mal gérées et les personnages qui tombent au champ d'honneur le font dans l'indifférence générale. C'est, à n'en pas douter, le gros moment déceptif de la saga.
Par contre, l'intérêt remonte rapidement, car l'Empire n'est pas la seule menace que les Fables devront affronter. Les histoires sentimentales succèdent aux missions d'espionnage ou encore à la gestion politique des crises, le tout avec une grande fluidité. Il convient d'insister également sur l'union magnifique, improbable et tragique de Blanche-Neige et du Grand Méchant Loup, qui restera probablement l'une des plus belles histoires d'amour vues dans un comic.

Outre la saga principale (publiée d'abord par Semic et Panini, puis Urban Comics), l'aventure peut également être prolongée au travers du spin-off Jack of Fables (cf. cet article), sorti en 2009 et consacré à Jack Horner, un Fable ayant bâti sa réputation autour d'un haricot magique et de quelques géants. C'est cependant surtout à Hollywood qu'il s'est révélé au monde en produisant une trilogie basée sur sa légende et, accessoirement, en faisant fortune. Fableville ayant ses règles, Jack est retrouvé par la Bête - remplaçant alors Bigby Wolf dans le rôle de shérif - qui lui confisque ses biens et lui signifie qu'il est banni du petit monde abritant secrètement les siens dans New York.
Bien plus qu'une simple volonté d'exploiter un filon, cette série est un ajout de qualité à l'univers de Fables. Elle a été suivie par le plus récent Fairest, qui comprend des one-shots revenant sur certains personnages féminins.
Enfin, il existe également un roman, Peter et Max (publié en France chez Bragelonne, cf. cet article), qui navigue entre tendresse et cruauté, dans une intrigue inspirée de la légende allemande du joueur de flûte de Hamelin. Du très bon Willingham qui démontre son aisance en tant que romancier et reprend dans ce livre les ingrédients qui ont fait le succès de la série. Notons que l'ouvrage contient une petite BD inédite de huit planches et des illustrations signées Steve Leialoha.

Dans cette fresque épique, à la richesse exceptionnelle, Willingham aura fait preuve d'un talent narratif certain, et il en faut pour mettre en scène des personnages de contes, des bestioles douées de parole, des êtres aussi fantastiques que parfois improbables, tout en ne laissant aucun doute au lecteur sur la réalité de leurs sentiments, de leurs souffrances, de la moindre de leur joie ou de leur peine. Cela représente beaucoup de travail, de savoir-faire, et un peu de cette magie sans laquelle les conteurs ne seraient que des bonimenteurs de plus. Ici le mensonge devient un enchantement.
Et il fait bon d'y croire, au moins un instant.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une saga épique et addictive.
  • Des personnages attachants.
  • Le côté réaliste des relations et des intrigues politiques.
  • À la fois émouvant et drôle.
  • Une réécriture très habile de figures mythiques.
  • Bigby et Blanche-Neige !!
  • Les covers, magnifiques.

  • Une colorisation parfois trop flashy.
  • L'affrontement final contre l'Adversaire, un peu bâclé.