Futures End
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Le premier tome de la saga Futures End est maintenant disponible chez Urban Comics.

Nous sommes 35 ans dans le futur. L'Œil, un satellite construit par Bruce Wayne mais étant devenu autonome, a entrepris d'éradiquer toute vie sur Terre. Les héros sont transformés en cyborgs insectoïdes, quelques rares survivants tentent encore de résister.
Malheureusement, le plan de la dernière chance échoue. Pour renverser le cours des évènements, puisque le présent est perdu, il faut tenter d'aller combattre le mal à sa source, dans le passé.

Cette énorme saga de DC Comics débute donc en France ce mois.
Au scénario, l'on retrouve Brian Azzarello (auteur de l'excellent Loveless et de l'immonde Before Watchmen : Rorschach), Jeff Lemire, Dan Jurgens et Keith Giffen.
Les dessins sont assurés par Ethan van Sciver, Patrick Zircher, Aaron Lopresti, Jesus Merino, Dan Jurgens, Scot Eaton et Georges Jeanty
Malgré le grand nombre de dessinateurs, l'ensemble est cohérent. L'aspect visuel reste néanmoins très classique, sans défauts majeurs mais sans planche réellement impressionnante, d'autant que la colorisation manque un peu de nuances.

Bien qu'il ne soit pour l'instant qu'un personnage parmi tant d'autres, c'est Terry McGinnis, le Batman du futur (cf. Batman Beyond), qui est au centre de l'intrigue. 
Ce dernier doit en effet retourner dans le passé pour empêcher la construction de l'Œil. Pas de bol, le voyage ne se passe pas comme prévu et Terry arrive cinq ans trop tard (donc, en réalité, cinq ans dans le futur du DCU).

Première constatation, la saga sera loin d'être facile à suivre pour les novices qui ne connaissent pas encore bien l'univers DC. Malgré les habituels petits plus rédactionnels de la part d'Urban (sur certains personnages et organisations), les intrigues parallèles, le grand nombre de protagonistes et les références à des évènements passés rendent le tout dense et relativement complexe (même pour ceux qui auront lu les prologues du Batman Hors Série #7).



En plus de Terry, l'on aura le plaisir de retrouver l'équipe, quelque peu remaniée, de Stormwatch, ou encore un groupe du SHADE comprenant notamment Frankenstein, mais aussi l'agence Cadmus, Mr Terrific et sa société, la JLA, quelques francs-tireurs comme Grifter et l'ancien Red Robin, et même divers personnages de Terre-2.
Autant dire que ça fait beaucoup. Peut-être même trop.

L'un des défauts des grandes sagas de Marvel ou DC Comics est justement souvent leur complexité et l'immense brassage de personnages, parfois au détriment du récit lui-même (c'était déjà un peu le cas dans Blackest Night, malgré pourtant un concept fort). Il faut des auteurs particulièrement doués, comme Brad Meltzer dans Identity Crisis, pour parvenir à rendre limpide et passionnant un tel entrecroisement de faits et d'individus. 



Dans les points délicats, l'on peut aussi noter l'éternel problème du voyage dans le temps. Si Terry parvient à empêcher le drame de survenir, il ne peut pas revenir dans le passé puisque c'est ce même drame qui l'y conduit. Pour résoudre ce dilemme, l'on peut bien entendu envisager l'hypothèse des lignes temporelles : lorsque l'on change un évènement du passé, une nouvelle ligne se crée. L'on peut donc en théorie remonter dans le temps et buter son propre grand-père tout en continuant à exister [1].
Mais, si l'on admet cette théorie, à quoi bon s'embêter à changer le passé puisque ce n'est pas la "bonne" ligne temporelle que l'on change ? 

Ces quelques réserves de fond n'empêchent pas l'histoire d'être tout de même bien mise en scène. Certains personnages secondaires sont particulièrement charismatiques et les auteurs n'hésitent pas à durcir le ton le temps de quelques passages particulièrement violents, voire dérangeants. Le Frankenstein du futur et son... "invitée", par exemple, sont aussi inattendus que choquants (dans le bon sens du terme). Le duo formant Firestorm est également très bien exploité et doit faire face à des conflits internes intéressants. 



Un tome d'introduction complexe mais recelant de bons moments et augurant de grandes possibilités pour la suite.


[1] C'est notamment cette théorie qui est employée dans le film de Rian Johnson, Looper. Mais malgré sa complexité, le scénario n'échappe pas à son lot d'absurdités logiques.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Quelques scènes choc.
  • Des personnages secondaires bien exploités.

  • Difficile d'accès si l'on ne connaît pas déjà les nombreux personnages et organisations.
  • Une narration qui peine pour le moment à donner un réel élan dramatique à une histoire qui a pourtant un potentiel énorme.
Les Manteaux de Gloire : au fil de l'épée
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Le 16 juin est paru chez Bragelonne un roman fort intéressant, estampillé "fantasy", qui réussit le double pari de parvenir à sortir (quelque peu) des sentiers maintes fois battus de ce vaste sous-genre des Littératures de l'Imaginaire et de réussir à raviver mon penchant un peu flétri pour ces histoires fleurant bon l'héroïsme et l'esprit chevaleresque.

Le livre en soi est à l'image de son auteur (son portrait en quatrième de couverture est agrémenté d'une photo en tenue d'escrimeur) : élégant, de bonne facture, un peu pompeux par moments mais avec une douce pointe de folie qui l'enrichit. A souligner que, dans l'exemplaire que j'ai eu entre les mains, (des épreuves non corrigées mais très proches du rendu final), j'ai relevé très peu de coquilles, ce qui est inhabituel à l'heure actuelle - trois, dont une mauvaise conjugaison.
Revenons un instant sur le genre. Le roman de fantasy, pour moi et pendant longtemps, se parait immanquablement dans ses premières pages d'une carte de l'univers dans lequel nos personnages hauts en couleurs allaient évoluer. Que la magie y soit capitale ou accessoire, qu'il soit uchronique ou situé sur des mondes lointains, le livre semblait toujours né de cette admiration romantique pour un Moyen-Age idéalisé, ses vaillants chevaliers ou ses héros solitaires toujours au sein d'une quête, perpétuant des valeurs surannées, jouets vaguement conscients de forces qui les dépassaient ; le Bien, le Mal, l'Ordre ou le Chaos s'entrechoquaient, les lames se croisaient et les femmes se pâmaient. Ajoutez-y des châteaux, des fées, des dragons et vous tenez les bases de sagas enlevées et de récits épiques, au style volontairement alourdi de phrases emberlificotées et d'un lexique désuet - comme si l'ombre de Tolkien forçait ses successeurs à adopter une posture similaire, comme un costume parfois trop lourd à endosser. Lisez Robert Jordan : sa très intéressante saga de La Roue du Temps ne parvient malgré tout jamais à s'émanciper du legs du Seigneur des Anneaux. Pourtant, il y a eu avec Gemmel une nouvelle impulsion : un style direct, préférant l'efficacité aux fioritures (quitte à s'accorder des redondances et des maladresses), laissant plus de place à l'action de personnages charismatiques, à des duels insensés et des démonstrations de bravoure hors normes.

Sébastien De Castell, notre auteur canadien aux multiples talents (il est aussi, entre autres choses, chorégraphe de combat), serait davantage dans la lignée d'un Terry Goodkind, avec une écriture plus nuancée, lorgnant parfois vers une phraséologie précieuse mais la dynamitant aussitôt par quelques traits d'humour aussi déconcertants que rafraîchissants. S'intéressant davantage aux individus qu'à leur univers, il ne s'épanche pas outre-mesure sur les descriptions et réserve sa verve aux nombreux combats, souvent déséquilibrés, auxquels son héros et narrateur, Falcio Val Mond, sera confronté.
Voilà donc de quoi il est question : Falcio était, du temps de feu le roi Paelis, Premier Cantor des Manteaux de Gloire, sortes de magistrats itinérants chargés de porter et faire régner la loi royale dans tout le territoire. Toute sa vie il avait rêvé intégrer cette caste légendaire mais le voilà contraint de parcourir un monde qui le méprise désormais car le roi est mort, déposé par ses ducs tyranniques qui cherchent à imposer un pouvoir féodal moins équitable. Réduit avec ses fidèles compagnons (Kest, le meilleur bretteur au monde dont le destin est d'affronter un jour le Saint des Lames, et Brasti, un archer enjoué et sans égal) à trouver du travail comme gardes du corps, il ne parvient pas à oublier les deux derniers serments fait à son souverain : ne pas résister au moment où les ducs viendraient l'exécuter et chercher ses charoïtes après sa mort, des objets précieux dont il n'a absolument aucune idée quant à leur forme ou apparence.

Ainsi donc, voilà Falcio, bretteur redoutable mais souffrant d'une rage intérieure perpétuelle, contre lui-même et contre ces nobles de pacotille qui ont mis à bas son idée d'un monde ordonné et équitable, arpentant les contrées qu'il a jadis protégées en tâchant de trouver de quoi se sustenter, protégeant les faibles même lorsqu'ils le dédaignent, essayant malgré tout de poursuivre son impossible quête tout en mettant au jour une conspiration visant à asseoir sur le trône vacant les personnes qu'il hait plus que tout : ces ducs imbus d'eux-mêmes qui écrasent sous un joug implacable une populace désespérée. Un héros fascinant malgré lui, se plaignant souvent (mais on n'a pas affaire au geignard façon Elric), conscient de ses forces et de ses faiblesses et sachant malicieusement jouer de celles-ci pour triompher d'adversaires physiquement ou intellectuellement supérieurs.

Bien qu'il use de certaines facilités pour préserver le suspense sur les tenants et aboutissants de ce complot (qui tire vraiment les ficelles ? quelle est l'importance de cette jeune héritière qu'il va s'évertuer à sauver de ceux qui veulent annihiler jusqu'à son nom ? où sont les autres Manteaux de Gloire ? comment la vieille Tailleuse en sait-elle autant sur lui et les autres ?), l'auteur réussit à chacun de ses courts chapitres à faire monter l'intérêt et, ce qui devait au départ n'être qu'une promenade de santé littéraire a fini par ressembler à un périple chatoyant, empli de sang et de larmes mais illuminé d'éclats de bravoure, d'honneur et de grandes valeurs morales scandés au rythme du cliquetis des lames qui s'entrechoquent. De Castell ne cache pas sa passion pour l'escrime et la met très vite en valeur (les pistolets existent dans ce monde, mais ils sont bruyants, lents et peu précis ; quant à la magie, elle est réservée à ceux qui sont soit fort riches, soit fort peu honorables) : les termes techniques alternent avec les commentaires décalés sur les poncifs des combats à l'épée et confèrent un rythme singulier à la narration des duels. Ce n'est pas toujours très intelligible, mais ça ajoute un peu de sel.

Une bonne surprise donc, accessible à tous, à la fois très classique dans son approche et sortant des sentiers battus dans sa texture, conçu à la manière d'un bon feuilleton.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une édition élégante et (presque) sans coquille.
  • Un univers structuré aux éléments connus.
  • Une passion communicative pour l'escrime.
  • Des personnages charismatiques, presque iconiques.
  • Un certain humour.
  • Quelques facilités narratives.
  • Pas très original, finalement.
  • Une certaine candeur.
Un nouveau Maiden en septembre
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L'annonce d'un nouvel album d'Iron Maiden est toujours un petit évènement ! The Book of Souls sortira en septembre et quelques informations à son sujet ont été dévoilées il y a peu...

Avec un Eddie tribal sur fond noir, le seizième album studio du groupe joue visuellement la carte de la sobriété. On est loin des covers les plus mythiques de Derek Riggs, mais Mark Wilkinson n'a pas vraiment été aidé par l'absence de décor et la simplicité de l'ensemble.

Ce nouvel opus sera un double album, disponible en numérique, en vinyle et bien évidemment en CD (avec une version Deluxe au tirage limité).

La tracklist et les crédits ont été dévoilés sur le site officiel.
Onze titres pour un total de 92 minutes. Comme à son habitude, le groupe aligne donc quelques morceaux très longs, loin du format radio. On peut noter par exemple la chanson finale, Empire of the Clouds, qui dure tout de même 18 minutes, un record même pour Maiden !

Les titres laissent éventuellement supposer la présence d'une thématique écologiste, mais comme toujours (cf. ce dossier qui évoque notamment les textes du groupe et les ouvrages qui leur sont consacrés) les sources d'inspiration semblent variés et puisent notamment dans la littérature (The Red and the Black) [1].

L'album a été enregistré à Paris, dans "l'immédiateté" selon Steve Harris, "ce qui donne à l'album un aspect presque live". Le son devrait donc être assez "brut", plus proche sans doute de leurs premiers opus que d'un plus sophistiqué Seventh Son of a Seventh Son.

Leur précédent album, The Final Frontier, sorti en 2010, avait connu un énorme succès, se classant premier au niveau des ventes dans pas moins de 28 pays (dont la France).
Espérons que The Book of Souls [2] connaîtra un destin similaire.



[1] Très loin des clichés ridicules associés en général au metal (textes satanistes ou centrés sur les gonzesses et l'alcool), Iron Maiden a toujours proposé des textes léchés, puisant dans des domaines aussi riches que l'Histoire, le cinéma ou encore la philosophie.
[2] The Book of Souls est également le titre d'un roman de Glenn Cooper. Il s'agit de la suite de Library of the Dead, parfois aussi intitulé Secret of the Seventh Son. De là à voir un lien direct... ;o)

Celle que...
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On se penche aujourd'hui sur l'intégrale de Celle que... éditée par Dargaud.

Cette intégrale regroupe en fait la trilogie écrite et dessinée par Vanyda, à l'origine sous les titres Celle que je ne suis pas, Celle que je voudrais être et Celle que je suis.
L'auteur suit Valentine, une adolescente, de la troisième à la première, au travers de sa vie scolaire et amoureuse.
Et si le public visé est sans doute à la base plutôt jeune et féminin, l'on va vite se rendre compte que, finalement, une bonne histoire s'adresse toujours à tout le monde.

Celle que... fait partie de ces BD un peu étranges, dans lesquelles il ne se passe a priori pas grand-chose. Nombre d'auteurs actuels, par le biais de ce genre de "chroniques du réel", noient ainsi leur manque d'imagination dans une démarche égocentrée et souvent fort prétentieuse (beaucoup pensent par exemple avoir découvert le spleen ou la solitude, mais comme j'aime à le dire un peu vulgairement, ce n'est pas parce qu'on va dans des toilettes publiques et qu'elles sont vides que l'on vient d'inventer l'envie de pisser).
Heureusement, Vanyda parvient à échapper aux stéréotypes du genre et livre un récit agréable, subtil et doux, qui nous embarque pour un trop court voyage au pays de tous les possibles, celui de l'adolescence.

Le style graphique est d'inspiration clairement nippone. Du coup, on a droit à du noir et blanc, bien qu'en réalité, une version colorisée soit disponible (en six tomes par contre). Les visages sont expressifs, certains décors sont plutôt détaillés (et basés sur des photos, mais cela n'a rien de dérangeant). Valentine et la plupart des personnages évoluent visuellement au fil des ans, passant d'un physique enfantin à une allure bien plus adulte.

Le parti pris de l'auteur est clairement celui du réalisme. Pas de grand drame ici, ni même une menace quelconque : les abrutis du collège et du lycée sont traités plus comme de petits impondérables un peu gênants que comme des "ennemis" véritables. Pas de conflit non plus réel avec l'autorité parentale, la maman de Valentine n'étant pas plus chiante que la moyenne des géniteurs, et même plutôt sympa.
Les adultes d'ailleurs, parents ou professeurs, sont assez peu présents, même si se sont bien leurs décisions qui rythment et encadrent la vie des personnages principaux.



Bien entendu, l'on n'échappe pas à l'histoire d'amour contrariée, Valentine fantasmant sur un garçon qu'elle connaît à peine et qu'elle n'arrive pas à aborder. Mais limiter Celle que à un propos facile pour midinettes serait clairement injuste tant l'œuvre aborde bien d'autres aspects de ce moment crucial de la vie.
Valentine, mignonne sans être une bombe, intelligente mais pas toujours très sage, est à l'image de cette histoire, mesurée et tout en nuances.

Ainsi, le mec un peu paumé, boutonneux et laissé de côté, apparait comme quelqu'un de touchant et sympa, mais, au lieu d'en rester sur un cliché, Vanyda va plus loin et dévoile aussi les côtés plus inquiétants de celui qui était censé attirer la sympathie du lecteur. L'absence du père de Valentine est également très intelligemment traitée, sans le côté larmoyant qui aurait été de trop.
De la même manière, un changement fondamental mais très progressif accompagne l'évolution physique des personnages. Peu à peu, les moqueries s'estompent, les frontières se font plus floues, et des groupes improbables se forment.



Ce livre aborde sans grandiloquence et avec beaucoup de tendresse les pires moments de l'adolescence tout en cherchant à en dévoiler certains mécanismes, du leader que l'on suit par habitude, par besoin de faire partie d'un groupe, à la fille que l'on exclut pour des raisons idiotes, en passant par ce besoin fondamental de se trouver vraiment.
Le choix de faire de Valentine une adolescente banale, sans énorme problème spécifique à surmonter, rend le propos universel. Propos encore renforcé par des dialogues bien écrits, qui ne caricaturent pas la façon de s'exprimer des ados.

Certains pourront trouver qu'il ne se passe rien dans ces 550 et quelques pages. Pourtant, elles sont d'une richesse peu commune et abordent l'essentiel, sans jamais verser dans la démonstration pédante ou la leçon de morale.
Voilà une preuve de plus que, dans une histoire, l'histoire importe en réalité peu (cf. cet article). C'est bien la manière de raconter qui envoûte ou non le lecteur et rend le propos passionnant, ennuyeux ou ridicule.
La forme, ici, est clairement belle, inspirée et délicieusement amère.



A conseiller à ceux qui ont été touchés par des œuvres comme Blankets.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Valentine, ultra-charismatique.
  • Des portraits assez justes et ne versant pas dans la caricature.
  • De l'émotion, un peu d'humour et quelques interrogations fondamentales.
  • Qualité des dialogues.
  • Un style graphique agréable et expressif.

  • Le prix. Presque 30 euros, ça fait quand même un peu mal au cul.
Area 51
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N’ayant pas encore eu l’honneur d’être traduit en français jusqu’à cette année 2015, Masato Hisa débarque en fanfare avec la sortie de deux séries dans la langue de Molière : Jabberwocky lancé en janvier chez Glénat et Area 51 en avril chez Casterman. Ce dernier titre est toujours en cours de parution au Japon. Au sein de ses mangas, Masato Hisa fait la part belle au surnaturel et aux héroïnes de caractère. Le tout est mis en relief par un graphisme très contrasté qui apporte une vraie ambiance aux histoires. Si Jabberwocky se situe dans une époque révolue, Area 51 se déroule dans le monde contemporain, mais avec quelques particularités…

À l’abri du regard du commun des mortels existe un état fantôme, le 51e état des États-Unis sobrement dénommé Area 51 [1]. Rappelant dans son fonctionnement les camps dans lesquels les colons européens parquaient les peaux rouges, ce lieu accueille des créatures issues des mythologies et des légendes : des dieux (Hermès, Amaterasu, Râ…), des licornes, des sirènes, des trolls, des dragons, yétis, vampires, kappa... Quelques humains rejeté du « vrai » monde ou tout simplement né dans cet endroit mystérieux vivent avec eux.
L’Area 51 est une gigantesque métropole avec ces immeubles, ces bas-fonds, son port… une ville semblable à Gotham City. Les mafiosi y tiennent leurs comptoirs, des gros bonnets terrorisent des petits propriétaires de troquet, les voyous s'entretuent, les paris sont truqués... Au cœur de cette mégapole, Mc Coy, une privée, et son associé, Kishiro, résolvent diverses enquêtes contre une coquette somme où la part d’éléments surnaturels est importante. Pourtant, nous sommes bien en 2011, malgré l’atmosphère proche de celle des années 50.

Mc Coy, de son véritable nom Tokuko Magoi, est une jeune humaine, désinvolte, ironique, parlant en argot, amoureuse de son pistolet. Insolente, pourvue de gros seins, elle reste pudique telle une vierge effarouchée lorsqu’elle va voir son médecin… Partout où elle se trouve, les dégâts s’amoncèlent. Elle tente de fuir son passé qui la rattrape au fil des enquêtes. Face à des êtres surnaturels, elle sait se battre et bénéficie de l’aide de son arme, devenue un tsukumo [2]. Kishiro est un kappa un poil dandy, un as du volant, fraîchement débarqué du Japon.

Area 51 est une série dynamique composée de petites histoires centrées autour d’enquêtes confiées à Mc Coy sans liens directs entre elles. Masato Hisa installe au compte-goutte son univers et le passé trouble de son héroïne. Très doucement se devine une intrigue plus importante par le biais d’éléments savamment distillés. Graphiquement, Area 51 se place radicalement à l’opposé de la majorité des mangas sortis sur le marché francophone. Le dessin est épuré avec un minimum de détails. Très peu d’œuvres jouent sur les clairs obscurs tranchés (Ashman de Yukito Kishiro) qui rappellent autant Franck Miller que Mike Mignola. Les planches sont dynamiques, lisibles, les designs des créatures sont recherchés. La narration empreinte beaucoup aux comics épicés d’une ambiance de polar hard-boiled mâtinée de surnaturel. Le manga est un digest encyclopédique sur le fantastique [3]. On n'échappe pas au fan service (plan entrejambe, tentacule...), mais heureusement, à dose homéopathique.

Area 51 s’offre une adaptation graphiquement intégrale, même au niveau des onomatopées, et une traduction qui ne lésine pas sur l’emploi de vocabulaire plus que familier. Les postfaces mettent en scène l'auteur qui part manger dans un restaurant particulier. Les plats que l’on lui sert sont en lien avec les créatures rencontrées par Mc Coy dans ses pérégrinations. Très denses et instructives, elles ont aussi été totalement transposées dans notre langue.


Plus audacieux sur la forme que sur le fond, Area 51 est une lecture réjouissante et distrayante dans laquelle Masato Hisa excelle à faire intervenir des créatures de tous horizons face à une Mc Coy qui essaie de cacher ses vieilles blessures. Les deux premiers volumes posent l’intrigue et on peut espérer que les suivants seront plus captivants.

Area 51 de Masato Hisa vol 1 et 2 (pour cette chronique ; le troisième est sorti récemment), collection Sakka des éditions Casterman, sens de lecture japonais.

[1] Ce titre se réfère à une zone militaire située dans le Nevada qui dissimule, selon les légendes urbaines, de nombreux secrets principalement liés aux extraterrestres. C'est un lieu de fantasmes qui a donné naissance à de nombreuses fictions (films, séries TV...).
[2] Ou tsukumogami. Divinité du folklore nippon, née d'un objet ayant plus de 99 ans.
[3] Avec des références plus pointues telles que Lovecraft et ses Montagnes hallucinées...


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le graphisme et la mise en scène.
  • Le mélange des genres.
  • L’adaptation en français.
  • Un peu long à démarrer.
Des nouvelles de The Gutter
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Je vous avais parlé il y a quelque temps de The Gutter, un projet de BD parodique que Sergio Yolfa et moi-même réalisons.

La publication n'aura pas lieu en septembre comme annoncé précédemment puisque, malheureusement, nous n'avons pu mener à bien la collaboration avec notre précédent éditeur.

Nous recherchons donc une nouvelle maison d'édition.
Dans ce but, et afin de vous faire découvrir une partie de notre travail, nous mettons en ligne quatre épisodes dans une rubrique dédiée : The Gutter.

N'hésitez pas, si vous appréciez ces quelques planches, à partager le lien ci-dessus. C'est fait pour. ;o)

Je précise que nous ne souhaitons pas pour le moment en passer par des solutions de financement participatif (de type Ulule ou autres), tout simplement parce que ce n'est pas (que) une question d'argent.
Nous recherchons avant tout un éditeur ayant des moyens de diffusion et de distribution sérieux, et ce afin de donner toutes les chances à ce projet, dans un marché déjà chargé et incertain.

Bonne lecture !

Aux Frontières du Spider-Verse
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Le détail du Spider-Man Universe #14, sorti en kiosque hier.

Nous vous avions parlé en début de mois du coup d'envoi de l'évènement Spider-Verse, qui impactera les revues consacrées au Tisseur pendant quatre mois. La saga s'enrichit déjà avec cinq épisodes tirés de Edge of Spider-Verse.
Et on va tout de suite commencer par une mise au point concernant le "saga complète" présent en couverture.

Techniquement, si on veut, il s'agit effectivement de courts récits, avec un début et une supposée fin, mais évidemment, dans les faits, ils n'ont aucun intérêt si on ne suit pas la trame principale.
Il s'agit d'approfondir le background de certains Spider-Men ou Spider-Women qui jouent un rôle dans Spider-Verse. Donc non seulement on peut s'en passer si l'on suit la série principale, mais surtout, c'est absolument incompréhensible et inutile si on ne la lit pas.
La pratique de margoulin qui consiste à faire croire à l'acheteur occasionnel qu'il bénéficiera ici d'une histoire indépendante est tout de même assez merdique. Mais bon, c'est Panini en même temps...


On commence par le Spider-Man des années 30, issue de la mini-série Spider-Man Noir, qui déjà ne brillait pas vraiment par ses qualités d'écriture (personnages lisses, ambiance rétro fade et peu approfondie...). Même chose ici, malgré quelques bonnes idées (Mysterio en Houdini malfaisant).
L'un des ressorts principaux de l'histoire, à savoir la manière dont Spidey échappe au piège tendu par Mysterio, est d'une légèreté et d'une stupidité confondantes : quand on attache quelqu'un pour l'immobiliser, on s'arrange pour que les liens ne soient pas tous au-dessus des coudes, sinon, évidemment, ça ne sert pas à grand-chose. Et dire qu'ils étaient deux pour pondre ça...
Les dessins sont, eux, plutôt réussis, même si niveau décors, c'est le minimum syndical.

On passe ensuite à Spider-Gwen (dont le pseudo officiel est Spider Woman... ben oui, elle n'est quand même pas suffisamment cruche pour mettre son prénom dans le nom qui est censé dissimuler son identité).
Dans cet univers, c'est la jolie Gwen Stacy qui s'est fait mordre par une araignée, alors que Parker est devenu le Lézard. Une réelle maîtrise dans la narration cette fois, avec notamment des origines vite expédiées mais parfaitement mises en scène. Quelques clins d'œil sympa aussi, comme le groupe dont fait partie Gwen (The Mary Janes) et leur titre phare, Face it Tiger [1].
Le personnage a bénéficié d'un certain engouement outre-Atlantique, au point que Gwen ait hérité de son propre titre.


Le troisième épisode (le plus faible avec le Spider-Man Noir) met en scène un Spider-Man incarné par Aaron Aikman, un docteur en biologie moléculaire qui s'est trafiqué lui-même l'ADN (oui ben, on n'a pas tous la chance de se faire mordre par des saloperies de bestioles, parfois, il faut un peu pousser le destin).
Une love-story contrariée, un dénouement téléphoné que l'on voit venir à des kilomètres, aucun humour, bref, on s'ennuie carrément.

C'est le quatrième récit qui décroche sans problème la première place au niveau de l'originalité et de la qualité.
Pas de Parker dans cette réalité mais un jeune Patton Parnel, qui se livre à diverses expériences sur les animaux.
Clay McLeod Chapman signe ici un scénario inattendu et très habile, qui vire rapidement au récit horrifique. Le romancier, auteur également de nouvelles, se montre très à l'aise dans l'exercice et parvient à "pervertir" le mythe bien connu (la passion naissante qui tourne au voyeurisme, l'oncle bienveillant qui l'est ici beaucoup moins...). Un pur bonheur et une conclusion coup de poing.

Enfin, l'on termine par SP//dr, une version robotisée de Spider-Man [2], pilotée par une jeune fille du nom de Peni Parker.
L'idée de départ fait vaguement penser à une variation sur Evangelion. Malheureusement, le récit tombe vite dans une sorte de routine et de déjà-vu qui plombent l'ensemble, d'autant que les dessins sont particulièrement faiblards. L'on peut noter toutefois la présence d'un Daredevil alternatif et l'arrivée, vers la fin, du toujours drôle et apprécié Spider-Cochon.


Des ties-in dispensables, centrés sur l'origine de certains personnages secondaires de Spider-Verse.
A conseiller aux complétistes essentiellement pour Spider-Gwen et, surtout, l'inquiétant Patton Parnel.



[1] Une référence à la fameuse réplique, "face it Tiger, you just hit the jackpot" (Amazing Spider-Man #42, 1966), employée par Mary Jane lorsqu'elle parvient enfin à rencontrer le jeune Peter qui, comme un benêt, s'ingéniait à l'éviter.
[2] Cette version fait d'ailleurs partie des deux nouvelles tenues qui viennent de rejoindre notre dossier sur les Costumes de Spider-Man.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le récit de Chapman.
  • Spider-Gwen.

  • Des dessins parfois minables.
  • La plupart des histoires manquent d'inventivité, un comble lorsque l'on sait que le principe de l'univers alternatif permet justement une grande liberté.
  • Totalement inutile si l'on ne suit pas déjà Spider-Verse.
Les Nouvelles Enquêtes de Ric Hochet
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La bande dessinée franco-belge est à l'honneur aujourd'hui avec le nouvel album de Ric Hochet, récemment sorti en librairie et intitulé R.I.P. Ric !

Ric Hochet, au même titre que Lefranc (de Jacques Martin) ou Tintin, fait partie de ses reporters/détectives qui ont fait les belles heures du journal Tintin.
Créée par Tibet et André-Paul Duchâteau, la série a commencé a être publiée en album en 1964 et s'était arrêtée en 2010, après la disparition de Tibet, sur une 78e aventure inachevée.

Bien que le genre reste celui de l'énigme policière [1], les aventures du sympathique journaliste se teintaient parfois d'une touche de paranormal, à base de vaudou, revenants, extraterrestres ou monstres divers. La conclusion offrait en général une explication rationnelle, mais cette ambiance fantastique faisait assurément frissonner les plus jeunes et ajoutait un charme supplémentaire aux albums.

Avec la sortie de R.I.P. Ric ! et l'arrivée d'une nouvelle équipe créative, c'est une nouvelle ère qui débute pour Hochet.
Le scénario est signé Zidrou, les dessins sont de Simon van Liemt.
Pas vraiment d'énigme à résoudre dans ce récit puisque l'on connaît le "coupable" dès les premières planches. En effet, le Caméléon, alias Philippe Manière, a tout simplement décidé de prendre la place de celui qui l'avait fait jeter en prison.
Alors que Ric Hochet reste impuissant pendant une bonne partie de l'histoire, c'est donc ce double "maléfique" que l'on suit alors qu'il s'ingénie à bouleverser la vie de celui qu'il hait plus que tout.


L'idée de départ, un "faux" Ric Hochet, est presque un moyen (très habile d'ailleurs) pour les auteurs de se prémunir par avance des critiques des "puristes". Il est vrai que reprendre un titre aussi connu n'a rien d'évident.
Et pourtant, les deux auteurs s'en sortent très bien. Zidrou notamment livre ici un texte d'une grande qualité. De nombreuses répliques ne manquent pas d'humour et frisent le pastiche ("Ne me dites pas que vous revenez de l'un de ces périlleux rendez-vous dans un lieu isolé où vous persistez à vous rendre seul et sans arme ?"), d'autres ne sont pas sans une certaine profondeur ("Ce n'est pas moi qui remue le passé, c'est le passé qui me remue.").

Bien que le côté rétro de la série soit respectée (le récit est d'ailleurs censé se passer en 1968, alors que les derniers albums de Ric Hochet se déroulaient de nos jours [2]), le ton est cependant plutôt moderne.
De nombreuses allusions aux enquêtes passées parsèment l'album. Certaines scènes constituent d'ailleurs de vibrants hommages (celle de l'aéroplane coincé sur une corniche, revisitée puis reconstituée à l'identique, est particulièrement astucieuse et nostalgique).


Bien que la série soit destinée à un jeune public [3], l'on est loin de tomber dans l'insipide. Il y a de véritables morts, une ou deux scènes gentiment dénudées, bref, un côté réaliste qui sert les moments les plus dramatiques et apporte cette modernité évoquée plus haut.
Si le début est exceptionnel, l'affrontement final semble un peu rapide et moins inspiré. L'ensemble se lit néanmoins avec plaisir grâce à un juste milieu trouvé entre respect du mythe et évolution des personnages.

Le Lombard réussit donc un beau coup avec ce retour attendu (peut-être plus par les quarantenaires nostalgiques que les adolescents d'ailleurs).
Depuis sa première apparition, gamin, comme simple crieur de journaux, Ric a parcouru un chemin considérable et affronté de nombreux périls. Ses aventures sont aujourd'hui relancées avec talent par un duo prometteur. Et même si son nom peut sembler ringard [4], Ric Hochet pourrait bien faire parler de lui quelques années encore. Le prochain tome est d'ailleurs déjà prévu et s'intitulera Meurtres dans un jardin français [5].

Un classique de la BD, bien repris en main.


[1] A l'époque, le Journal de Tintin proposait même des énigmes illustrées à ses lecteurs, qui disposaient des mêmes indices que Ric pour démasquer le coupable. Ces énigmes eurent alors un grand succès, en partie grâce à une idée géniale : les lecteurs qui parvenaient à résoudre cinq énigmes se voyaient attribuer une carte de "détective amateur", ceux qui menaient à bien quinze enquêtes recevaient le titre envié d'inspecteur.
[2] La série originale suivait même de près l'actualité et les innovations technologiques. Ainsi, par exemple, le 60album de la série, sorti en 1998, s'intitulait Crime sur Internet.
[3] Rien de péjoratif là-dedans, Tibet lui-même estimait avec raison que "Ric Hochet n'était en rien une série pour adultes" (propos recueillis par Patrick Gaumer, dans son livre Tibet, la fureur de rire, et présents également dans le hors série #15 du magazine dBD).
[4] Tibet a un temps regretté ce nom, issu de son amour des calembours. Cela faisait, selon lui, un peu "nunuche", mais comme il a pu le dire, un patronyme comme "Tintin" n'était pas spécialement intelligent non plus (et n'a en rien freiné évidemment le succès du personnage).
[5] Les anciens albums sont, eux, disponibles en Intégrale, chaque tome contenant trois ou quatre aventures, plus divers bonus.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un véritable soin apporté aux dialogues.
  • De nombreuses références, parfaitement intégrées à l'intrigue.
  • Une Nadine très "moderne".
  • Le retour d'une des légendes de la BD franco-belge.

  • La deuxième moitié de l'album, moins bonne en comparaison de l'excellent début.
  • Le choix des années 60 ne va certainement pas aider à convaincre le jeune lectorat, pourtant censé être la cible première.
  • Des dessins manquant parfois de finitions au niveau des décors, voire même des personnages.
Nancy in Hell : un peu de Ryp et beaucoup de tripes
Par
Je suis incorrigible.

Il me suffit d'apercevoir le nom de Juan José Ryp sur la couverture d'un album pour aussitôt préparer la carte bleue, me pourléchant d'avance les babines (enfin, mentalement parce que dans une librairie, ça ne se fait pas - j'imagine le regard horrifié de la maman venue chercher un Titeuf pour son fils) devant des cases surchargées de détails, de violence et de sang. Pourtant, je ne suis pas pervers au point de cultiver une passion malsaine pour le gore dans les comics : Ryp m'a plu dès les premières planches que j'ai pu découvrir, et il avait eu la sagesse (ou la chance ?) de servir de très bons textes - No Hero ou Black Summer de Warren Ellis, Wolverine : le Meilleur dans sa partie de Charlie Huston - ou des histoires plus classiques qu'il parvenait à transcender graphiquement, comme Wolfskin d'Ellis ou la série Clone de Schulner.

Cela dit, je ne cherche pas d'excuse. Et puis, Nancy in Hell n'est pas si mauvais que cela. C'est juste qu'il est nettement plus accrocheur qu'intéressant, voire passionnant. Que ce soit la couverture ou le pitch, impossible de ne pas susciter la fièvre acheteuse de n'importe quel amateur de comics de sexe mâle : Nancy in Hell, c'est tout simplement le périple d'une blonde à forte poitrine en mini-short et armée d'une tronçonneuse (mais oui, vous ne rêvez pas !) en Enfer. Et ouais, en une phrase, j'ai dû placer les mots-clefs les plus utilisés des ados boutonneux sur Google ! Des démons, du sang et des nichons : un peu comme si le Ash d'Evil Dead était interprété par Scarlett Johanson (j'en vois deux qui bavent, au fond : arrêtez tout de suite, UMAC est un site sérieux, bordel ! La preuve, je n'ai rien mis de racoleur dans le titre...). En outre, malgré ses problèmes récurrents avec les visages de ses personnages - surtout les profils - Ryp sait parfaitement bien dessiner les courbes féminines.

Donc, Nancy in Hell pourrait n'être qu'un album prétexte à des situations exposant une pauvre jeune fille (mais pas si inoffensive, car une tronçonneuse, ça fait des dégâts) aux pires sévices imaginables. Et d'ailleurs, à lire la préface de l'auteur, ce n'est guère plus que ça. Bon évidemment, El Torres, l'hispanique auteur de l'album, tient à préciser que ce qui l'intéressait ce n'était pas de montrer les nibards de son héroïne, mais de développer une aventure dans laquelle une femme à fort caractère explorait les Enfers pour s'en sortir. Ha ha, c'te bonne blague ! On y croit tous.
N'empêche que les (a)mateurs de sexe en seront pour leurs frais. Frustrant, sans doute, et un brin hypocrite - mais pas plus par exemple que Marvel qui avait fait venir Milo Manara afin d'illustrer une lamentable histoire de Claremont dans X-Men : Jeunes filles en fuite. Nancy in Hell nous met donc sur les traces de cette jeune femme, précipitée en enfer sans qu'elle sache pourquoi, par un homme qui s'en est d'abord pris sauvagement à ses amis. Tout au plus sait-on qu'il voulait précisément qu'elle se retrouve dans l'antre de Satan. Peut-être avait-il besoin d'une personne dotée d'une volonté hors du commun... quoi qu'il en soit, la jeune fille trouvera bien vite un allié de poids en la personne de Lucifer, l'Ange déchu, qui entre deux lamentations - quel pleurnichard, quand même ! - acceptera de se bouger ses fesses damnées pour l'aider à atteindre les frontières de chaque cercle. Évidemment, outre les démons de base, il y aura des écueils apparemment infranchissables, d'autant que l'anarchie semble régner dans l'antre du chaos...


Les fans de comics se rappelleront sans doute les tribulations de Spawn, ou même de Daimon Hellstrom. Peut-être se souviendront-ils de ces one-shots avec Méphisto, mais les deux références qui conviennent le mieux ici sont l'arc de Wolverine en Enfer (à la suite d'un complot perpétré par la Main Rouge, si je ne m'abuse - les connaisseurs me corrigeront sans doute) ou, plus lointain, le remarquable Annual des X-Men volant à la rescousse de Diablo damné par sa mère (en 1980). El Torres, ainsi, pour conférer un peu plus de densité à son récit, multiplie les êtres mythiques, les références à Dante et quelques citations. Nancy, comme dans un jeu vidéo, trouvera chaque fois sur sa route des adversaires de plus en plus coriaces, s'en sortira de justesse, quitte à secouer Lucifer le geignard, sans savoir qu'en coulisses, des entités puissantes se disputent le contrôle des cercles. Elle ne sait pas de quel jeu cosmique cynique elle est l'un des pions et ne cherche qu'à sauver sa peau - ou ce qu'il en reste.
L'auteur multipliera donc les pièges et traîtrises tout en laissant le soin aux illustrateurs de mettre la belle Nancy dans les postures les plus incongrues. Inutile de vous dire qu'il ne restera plus grand-chose de ses vêtements, mais les derniers remparts de sa pudeur tiendront comme par magie. Et si j'ai parlé "des" illustrateurs, c'est que Ryp, bien loin de ses meilleures performances, cède vite sa place à d'autres, nettement moins agréables à l'œil : les silhouettes se font plus anguleuses, les visages plus grossiers, seuls les coloristes continuent de déverser des hectolitres de sang et plongent chaque case dans une palette s'essayant à toutes les nuances de rouge. L'intérêt se délite bien vite, malgré ce complot sous-jacent mené par un être dont on ne connaîtra les motivations qu'à la fin (bien entendu), après qu'on se soit lassé très tôt, finalement, de la surabondance de gore et des dialogues faussement crus.


Pour 13€, l'album est relativement élégant dans sa présentation mais ne propose aucun supplément. Ni graveleuse, ni sincère, une édition convenable pour une maison inconnue (Graph Zeppelin).


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une blonde en mini-short.
  • Une blonde à forte poitrine en mini-short.
  • Une blonde à forte poitrine en mini-short avec une tronçonneuse.
  • Juan José Ryp (pour ceux qui aiment les détails).
  • On peut l'utiliser comme Guide du Routard en Enfer (juste au cas où).

  • Lucifer en chochotte, ça finit par agacer.
  • 1/3 est dessiné par Ryp, le reste est nettement moins agréable.
  • Passé le pitch, on se lasse vite.
  • Aussi frustrant qu'hypocrite dans ses intentions.
Enigma
Par
Au menu aujourd'hui, Enigma, une mini-série (en un seul tome) publiée par Urban Comics.

En général, le label Vertigo est synonyme de grande qualité. Il faut dire qu'il compte tout de même quelques excellentes séries, comme Fables, Y the last man ou encore Preacher. Mais évidemment, l'on y rencontre tout de même parfois des comics beaucoup moins bons, comme l'inepte et crétin Kill your Boyfriend de Morrison.
Tiens, justement, c'est ce même Morrison qui se tape la préface d'Enigma. En gros, il nous dit que tout y est génial, même le lettrage ou la colorisation. Je ne suis pas tout à fait du même avis...

Le scénariste à la manœuvre ici n'est autre que Peter Milligan, plutôt une bonne plume que l'on a vu prendre subtilement en main les destins de Namor, Toxin ou même des Red Lantern.
Le type fait partie des auteurs intelligents, insufflant du sens dans leurs écrits. Et on sent bien qu'ici, il a voulu livrer un récit de qualité, malheureusement, "complexe" n'a jamais été synonyme de "riche".

Il existe en gros deux sortes de mauvaises histoires. Celles qui sont simplement stupides (cf. le Kill your Boyfriend cité plus haut, ou encore War is Hell pour prendre un beau plantage d'un pourtant très bon auteur) et celles qui veulent à tout prix ne pas l'être (comme Magic Pen ou, là encore chez Vertigo, le tout aussi navrant Uncle Sam). Enigma fait partie de la seconde catégorie.
Il faut préciser que, même au sein de UMAC, tout le monde ne partage pas mon avis sur ce titre. Anomax par exemple le considère comme un énorme classique. D'ailleurs, il est vrai que tout n'est pas à jeter.

Commençons par les dessins de Duncan Fegredo. Bien que la colorisation ne les mettent pas spécialement en valeur, il faut reconnaître que le style convient bien à l'ambiance fantastico-onirique. C'est assez inégal, certaines cases étant difficilement lisibles et remplies de gribouillis, mais il y a quelques planches vraiment jolies, qui font leur petit effet.
Quant au reste, on a vite fait le tour. Les transitions sont souvent très bien faites. Il y a également deux ou trois répliques plutôt marrantes et une ou deux scènes réussies. Sur plus de 200 pages, c'est quand même léger.

Voyons l'histoire dans ses grandes lignes. Michael Smith, un jeune type mou et insipide, se retrouve tout excité lorsque le super-héros de son enfance débarque en ville, dans la vie réelle, pour combattre des tueurs en série bien barrés.
Smith va faire équipe avec l'auteur des comics qu'il lisait enfant et tenter de comprendre pourquoi tous ces évènements le bouleversent tant.


Sur le papier, pourquoi pas ? Le pitch n'est pas si mal et certains auteurs, comme Carey dans son The Unwritten, ont parfois brouillé avec habileté les frontières entre réalité et fiction. Le problème vient du traitement de cette histoire, ampoulée et terriblement prétentieuse.
On ne sait rien du narrateur (qui se dévoile à la fin, dans une sorte de pied de nez final (inutile de chercher à le démasquer, c'est impossible)), le personnage principal est aussi terne qu'irritant, l'histoire de l'Enigme est absurde, les "super-vilains" sont des caricatures kitsch et verbeuses, la thématique pourtant potentiellement riche est survolée, et enfin la symbolique est particulièrement absconse. L'addition est déjà salée, mais surtout, putain, qu'est-ce qu'on se fait chier !
A part lors de quelques rares scènes un peu plus sympa, où l'intérêt décolle péniblement avant de retomber très vite, Milligan s'enferre dans une démonstration lourdingue, égocentrée et dénuée du moindre intérêt.

En fait, l'on a la douloureuse impression que l'auteur privilégie la forme et les effets de manche plutôt que l'éventuel fond. Or, la forme se devrait d'être travaillée, dans l'idéal, après avoir une idée, même vague, de ce que l'on souhaite démontrer ou simplement évoquer.
Le travail sur la forme doit rendre le discours élégant mais il ne le remplace pas. On nous dit sur la quatrième de couverture que Milligan explore avec maîtrise et un regard incisif les thèmes de la création, de l'identité ou de la folie. Mais qu'en fait-il de ces thèmes, si ce n'est les regrouper dans un salmigondis indigeste et vain ?


Il convient ici d'apporter une précision importante : on peut vraiment prendre un immense plaisir en lisant des comics (ou des livres en général) intelligents et riches, mais il ne faut pas confondre complexité et richesse, ou prétention et intelligence.
C'est un Oiseau, Les Seigneurs de Bagdad, Blankets, voilà des exemples d'œuvres riches, qui explorent des thématiques sérieuses dans des genres très différents. Et elles sont pourtant limpides et agréables.
Milligan lui-même, avec bien moins d'esbroufe, a su insuffler un véritable propos intelligent dans bien des séries mainstream (citées en début d'article), et ce sans faire ce genre de démonstration gênante.


Il existe trop de comics véritablement magistraux, poignants et subtils pour que l'on puisse sérieusement voir dans Enigma autre chose qu'un moment d'égarement.

Très largement dispensable.



+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Des transitions soignées.
  • Un brin d'humour.

  • Thématique survolée.
  • Des répliques parfois ridicules.
  • Personnages ternes.
  • Inutilement verbeux.
  • Une narration prétentieuse.
  • De nombreux éléments grotesques et/ou mal employés.
Avant-Première : Deadly Class
Par
Une avant-première consacrée à ce qui pourrait bien être le comic incontournable de la rentrée : Deadly Class.

Cette série, dont le premier tome sortira en septembre chez Urban Comics, est écrite par Rick Remender. Et, ô surprise, c'est excellent.
En effet, même si le scénariste avait plutôt fait un travail correct chez Marvel, sur des séries comme Venom, la plupart de ses œuvres ne brillaient pas, jusqu'ici, par leur qualité, que ce soit Fear Agent, de la SF vieillotte et mal foutue, ou The End League, qui amalgamait pas mal de clichés super-héroïques sans parvenir à sortir du déjà-vu.
Eh bien cette fois, c'est un tout autre Remender qui est aux commandes. Et il est franchement inspiré.

Le pitch officiel n'est pas très folichon. Un gamin SDF et suicidaire va faire une rencontre étrange qui le conduit dans une école pour assassins. Là, il pense acquérir ce dont il a besoin pour venger ses parents en assassinant Ronald Reagan, qu'il tient pour responsable de leur mort...
En lisant ça, on se dit que ça a l'air débile et que ça va encore être un truc d'action à la con, sans profondeur ni subtilités. Heureusement, c'est tout le contraire au final.

Le personnage principal, très attachant, est écrit avec beaucoup de finesse. Marcus, d'origine nicaraguayenne, est un adolescent solitaire, vivant dans les rues, ou plutôt survivant tant bien que mal, déprimant entre deux rapines. Il faut dire que son parcours a été plutôt difficile. Après l'assassinat de ses parents, il s'est retrouvé dans un orphelinat où il a été victime de maltraitances. Cela aurait pu être la porte largement ouvertes aux clichés mais Remender évite le piège et campe un Marcus asocial, touchant, capable de violence mais aussi de pitié.

Si l'école en elle-même et sa faune interlope disparate ne sont pas très crédibles, on se prend vite au jeu tant les comportements humains sont, eux, d'une justesse implacable. Les adolescents, regroupés par gangs ou "tribus", dissimulent mal leur malaise et compensent par une violence constante. Les parias et les solitaires tentent de passer aux travers des meutes. Et puis, évidemment, il y a l'autorité représentée par les profs et l'institution, une autorité naturellement contournée avec plus ou moins de réussite.


La série, qui ne comprendra que deux tomes en tout [1], est un mélange d'action, de drame humain et même de comédie.
L'action est parfaitement mise en images, avec un découpage dynamique et astucieux. Comme, par exemple, avec l'emploi d'une cascade verticale de cases qui dépeint la situation scabreuse d'un personnage qui saute d'un immeuble à l'autre et manque de chuter. Craig Wes, à qui l'on doit les dessins, parvient à rendre parfaitement la tension et les expressions des personnages. L'ambiance des scènes est renforcée par une colorisation acidulée qui s'adapte aux situations.

La partie dramatique est également très bien gérée. La violence est constante mais elle a un prix, rien n'est jamais facile, surtout pas certains "devoirs" imposées par cette école si particulière (buter un clodo). La plupart des "salauds" apparents sont humanisés par des émotions qui expliquent en partie leur comportement (un simple "je t'aimais" change totalement la manière d'appréhender un protagoniste antipathique et ultra-violent).
La souffrance est partout, les échappatoires rares.

Au milieu de cette noirceur, quelques scènes très drôles permettent de décompresser un peu. Il ne s'agit pas d'un vague trait d'humour mais bien de situations réellement drôles et habilement amenées. Elles sont dues en partie à Marcus et son inadaptation sociale (il se demande constamment quoi dire lorsqu'il est en contact avec les gens), en partie à une prise de LSD mémorable.


Au-delà des apparences et d'un premier niveau de lecture, l'on peut aussi relever l'omniprésence de la thématique de la perception faussée et de la "normalité" changeante. Marcus s'obstine à voir dans Reagan le grand responsable de sa descente aux enfers, mais évidemment le président n'a aucune idée des conséquences indirectes qu'aura sa décision économique concernant les hôpitaux psychiatriques.
Pour Marcus, tout est hostile (les flics, les profs, certains SDF, les autres ados...), aussi, prendre un repère pour fixer sa hargne lui permet de relativiser l'horreur du monde dans lequel il vit. Il est toujours plus facile de gérer un grand "méchant" qu'une armée de petites saloperies quotidiennes.
La perception et sa manipulation sont également présentes chez les élèves de la Kings Dominion High School, la plupart cherchant à se bâtir ce qu'ils appellent une "réputation". Etre perçu comme un danger éloigne le danger potentiel représenté par les autres.
Perception faussée par les rapports sociaux, encore, dans le triangle amoureux entre Marcus, Saya et Maria. Le premier ne cède pas aux avances de Maria en partie parce qu'il s'inquiète de ce qu'en pensera Saya, de ce qu'elle percevra de lui au travers de son attitude.
Et quand Marcus regarde l'un de ses potes aux côtés du cadavre de son père, il ne voit pas un tueur implacable mais, l'espace d'un instant, un enfant en souffrance.
Finalement, le long moment pendant lequel Marcus se retrouve sous LSD (en bad trip, parce qu'il en a pris bien trop, mais ce qui lui ouvre tout de même les "portes de la perception"), n'est qu'une accentuation de cette réalité difforme et mouvante, qui change selon les émotions et les êtres qui les ressentent.


Bref, un récit mené à 100 à l'heure, un sous-texte intelligent, des moments comiques peu nombreux mais percutants, de l'émotion et une ambiance graphique vraiment sympathique, le tout porté par une narration efficace ménageant le suspense.
A découvrir absolument !

Sortie le 25 septembre 2015, chez Urban Comics.


[1] Alors en fait, non, la série ne s'arrête pas là. Il convient d'émettre une réserve du coup, car si une mini-série semblait être le format idéal pour ce genre d'histoire, il est déjà moins évident que ce niveau de qualité soit maintenu sur le long terme par l'auteur (cf. le syndrome Kirkman).


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un personnage principal attachant et crédible.
  • Grande maîtrise narrative.
  • Une violence présente mais intelligemment employée.
  • Quelques scènes très drôles.
  • Une ambiance visuelle servant parfaitement le récit.

  • Le côté "école officielle du crime", peu vraisemblable.