Alan Turing ou l'énigme de la pensée
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Il y a parfois des films sur lesquels l'on ne s'attarde pas, parce que l'on n'a pas accroché à l'époque sur le pitch. Et puis, un soir, par hasard, on tombe dessus. Et c'est alors une incroyable découverte, drôle, bouleversante, enivrante, tragique. Et à travers Imitation Game, ce n'est pas seulement la guerre, les mathématiques, la logique, la philosophie et l'Histoire que nous abordons, mais aussi l'Homme, parfois seul, perdu, encagé par sa différence. C'est quand même pas mal pour un film d'environ deux heures.

Imitation Game, de Morten Tyldum, est un long-métrage contant l'histoire d'Alan Turing, mathématicien et cryptologue de génie, à travers la quête qui l'a rendu célèbre bien après sa mort : le décryptage d'Enigma, la machine qui servait à coder les transmissions militaires du IIIe Reich. Sur le coup, ça peut sembler un peu ardu, voire chiant, mais en réalité, peu importe l'intrigue, c'est la manière dont on la met en scène qui fait tout l'intérêt (ou pas) du récit.
Et dans ce cas, c'est magnifiquement fait.

Il faut mettre tout d'abord en avant l'interprétation, fantastique, de Benedict Cumberbatch (surtout, voyez ce film en VO ! ne vous imposez pas une barrière inutile entre ce putain d'acteur et vos sens). Le rôle n'est pas évident, loin de là, mais le comédien britannique parvient à lui donner une véritable épaisseur et des tas de nuances. En gros... imaginez une sorte de Sheldon Cooper tragique. Quelqu'un dont l'intelligence le coupe déjà du monde, qui a aussi du mal à décoder les gens, les émotions courantes, et qui, en plus, sera poursuivi à cause de ses préférences sexuelles. C'est extrêmement difficile de ne pas en faire trop, de parvenir à le rendre sympathique, parfois drôle, parfois touchant. Eh bien Cumberbatch fait un carton plein. Il n'était pas le premier choix pour le rôle, mais c'est une chance que DiCaprio ait décliné l'offre tant l'interprète de Sherlock Holmes (la série TV de la BBC) livre une composition magistrale de justesse.

Évidemment, si l'interprétation est excellente, elle repose aussi sur un matériel de base fascinant, à savoir le fameux Alan Turing. Grosso modo, il est l'un des pères de l'informatique, il pose des questions essentielles et fascinantes (ce en quoi il rejoint largement le cercle des philosophes modernes) et il a donné son nom à un test qui est en soi un défi. Le test de Turing [1] consiste en fait, pour un individu, à discuter à distance avec "quelqu'un" et à déterminer s'il s'agit d'un humain ou d'un programme. Jusqu'à présent, même si des avancées ont eu lieu en la matière, il est assez aisé de mettre les bots en défaut. Si ça vous amuse, vous pouvez tester un chat avec A.L.I.C.E., Cleverbot ou encore Eliza. Et, bien qu'elles soient intéressantes, ces tentatives d'intelligence artificielle sont encore loin du but, à savoir "penser", même différemment.


Le "différemment" est ici d'une importance capitale, bien rendue dans le film qui montre à quel point Turing souffre de sa non-adaptation sociale. Celle-ci prend d'ailleurs plusieurs formes. La cruauté de ses "camarades" de classe lorsqu'il était plus jeune, l'hostilité de ses collègues ensuite, mais aussi sa condescendance, amusante, ses tentatives touchantes de se faire accepter (à l'aide de pommes distribuées et d'une blague), et sa solitude, extrême, étouffante, inacceptable.
Je ne basculerai pas dans le "spoiler" en dévoilant la fin, puisque cette fin est déjà connue et qu'elle ne gâchera en aucun cas le film, qui est un monument de délicatesse et de subtilité. Turing, homosexuel à une époque où c'est un crime en Grande-Bretagne, se voit proposer un choix épouvantable : la prison ou la castration chimique à base de prise d'œstrogènes. Il grossit, développe une poitrine féminine et tombe en dépression. À partir de là, les versions divergent...

Certains pensent qu'il a pu mourir par accident, lors de l'une de ses expériences. Pratique, non ? Le film, lui, choisit la thèse du suicide. Qui ne semble pas idiote. Après tout, vous êtes un génie, vous avez permis à votre pays de gagner la guerre, mais vous n'avez pas le droit d'aimer qui bon vous semble. Au contraire, l'on vous met devant une alternative atroce : la prison ou une chimie ignoble qui détruit non pas vos envies, mais ce que vous êtes, votre corps, votre esprit. Voilà à quoi l'a conduit la défense de ces "grandes" démocraties dont on vante tant les mérites. Car le monstre, bien entendu, c'est le vaincu. Le vainqueur, lui, est forcément bon, peu importe l'horreur de ses actes.
Le 8 juin 1954, Alan Turing est retrouvé mort chez lui. L'autopsie conclut à un suicide au cyanure.
En 2009, à l'initiative d'un informaticien, John Graham-Cumming, une pétition est envoyée au premier ministre britannique pour demander des excuses officielles du gouvernement, accusé d'avoir, par ses poursuites, précipité la mort d'Alan.
En 2013, dans ce qui reste comme l'un des actes les plus cyniques de notre temps, la reine Elisabeth II "gracie" Alan (comme s'il était coupable de quelque chose) et signe un "acte royal de clémence".

Ah ben, quand on peut faire preuve de "clémence" et que ça coûte rien, on va pas se gêner. Mec, on t'a conduit au suicide après que tu aies sauvé nos nobles culs de demeurés, mais 60 ans après, OK, on est clément, on admet que bon, même si tu aimais la bite, ça méritait pas qu'on te drogue et qu'on te pousse au désespoir.
Belle leçon de tolérance à rebours, vraiment, on se dit qu'il a bien fait de rouler pour l'Angleterre ce pauvre Alan.

À travers ce fantastique film qu'est Imitation Game, et au travers de la non moins fantastique vie que fut celle d'Alan Turing, c'est un questionnement essentiel qui se pose. Sur l'intelligence, artificielle ou non (et la plus artificielle parfois n'est pas nécessairement celle des machines), sur l'isolement et les dogmes sociaux, sur la cruauté de régimes présentés comme "bons" et... peut-être aussi sur notre époque.

Les tentatives de création de machines pensantes nous seront d'une grande aide pour découvrir comment nous pensons nous-mêmes. 
Alan Turing   

L'histoire est écrite par les vainqueurs.
Robert Brasillach 



[1] Il existe une blague "geek" assez connue qui consiste à dire à quelqu'un qu'il a échoué au test de Turing lorsqu'il profère quelque chose de stupide ou de particulièrement inadapté à une situation, sous-entendant ainsi que l'individu en question a la maladresse d'une machine. Après, bon, quand on connaît bien les humains, on se demande si échouer à ce test n'est pas plutôt une bonne chose... 

Tokyo Kaido 1 : les Enfants prodiges
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Le Festival d'Angoulême 2017 a remis son Prix de la Série à Minetarô Mochizuki pour Chiisakobé, son adaptation d'un roman de Yamamoto. Le mangaka était déjà connu dans l'Hexagone pour son travail sur Dragon Head qui le promettait déjà à un grand avenir avec un style singulier et son intérêt pour les altérations subjectives de la réalité. Toutefois, avant de voir de quoi retourne ce titre, il serait pertinent de se pencher sur Tokyo Kaido, une œuvre antérieure (2008) du même artiste que le remarquable éditeur Le Lézard Noir a décidé de publier cette année, avec la même application, en trois tomes luxueux.

Tokyo Kaido nous plonge dans le quotidien improbable de jeunes patients internés à la clinique Christiania, spécialisée dans les troubles du cerveau, sous la houlette de l'intriguant Docteur Tamaki, dont le look androgyne laisse rêveur. On y trouve ce jeune homme qui ne peut s'empêcher de dire ce qu'il pense, sans aucun filtre, déversant à ses interlocuteurs malchanceux sa haine pour le monde qui l'a fait ainsi (il a été victime d'un accident qui lui a laissé un fragment dans le cerveau). Tout le contraire de cette jeune femme, patiente douce et attentive, qui est la proie d'orgasmes incontrôlés et imprévisibles dont l'origine est inconnue. A leurs côtés, il y a cette petite fille qui vit dans une réalité dont les humains sont absents, s'émerveillant de tout ce qui l'entoure et incapable de communiquer avec autrui, et ce garçon seul survivant d'un drame, qui se prend pour un surhomme prêt à sauver la planète d'une invasion extraterrestre.


Aussi déroutant que fascinant, le premier tome fait partie de ces œuvres inclassables qui suscitent des sentiments contradictoires. Le style épuré mais ciselé, d'une netteté presque chirurgicale, induit pour chaque case des interprétations équivoques mêlant symbolique et onirisme. C'est incontestablement beau, par moments teinté d'une sorte d'innocence puérile, d'autres fois admirable dans sa conception graphique, sa recherche de l'épure signifiante et sa composition savante. Tout en multipliant les angles de vue, Mochizuki ne pratique pas l'ostentatoire et nous laisse le soin de voyager au-delà des cases millimétrées. D'autant que les personnages, tous plus énigmatiques et singuliers les uns que les autres (tant les patients que les praticiens de cette clinique du cerveau), interpellent automatiquement l'imaginaire du lecteur qui parviendra pourtant difficilement à s'identifier, cherchant constamment à anticiper sur des caractères et des situations qui finissent immanquablement par lui échapper. Rien n'est figé, rien n'est certain dans ce récit particulier, parfois sobrement angoissant, parfois délicatement émouvant comme dans la partie "livre dans le livre" où l'on explore le manga - intitulé "Tokyo Kaido" ! -  que Hashi, le garçon mal dans sa peau, est en train de créer en y injectant toute sa frustration et sa douleur.

Pour ce premier tome sous-titré les Enfants prodiges, on pense parfois à Twin Peaks, parfois aux X-Files (le lecteur attentif ne peut pas passer à côté de subtiles allusions) avant d'opter, mais sans grande conviction, pour les Nouveaux Mutants : en fait, on ne sait pas vraiment où l'on va avec cette œuvre délicieusement poétique semblant construite sur une multitude d'images subliminales, toujours à la lisière du fantastique mais sans jamais l'aborder de front - surtout que la question de l'interprétation est au centre du récit. Qu'est-ce qui est réel ? Et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Philip K. Dick n'a qu'à bien se tenir. Si ça se trouve, on en ressortira avec de pures tranches de vie de personnes qui se croient différentes et cherchent simplement, avant de comprendre pourquoi, à s'intégrer dans la normalité d'un quotidien qui leur échappe. Leur souffrance, leur incompréhension, leurs joies et leurs peurs sont bien concrètes et nous rappellent qu'il s'agit de patients que leur handicap place à part de notre société. A moins que leur vision de la réalité soit plus effective que la nôtre et que les aliens, qui ont déjà débarqué sur Terre, nous aient clairement éradiqués. 
A vous de voir.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Un bel ouvrage résultant d'une édition soignée : 212 pages d'excellente qualité sous une couverture pelliculée du meilleur effet.
  • Des personnages principaux insolites et accrocheurs dans un contexte étrange.
  • Un récit singulier, multipliant les points de vue, déroutant et plein de charme.
  • Un style agréable par ses traits précis, son cadrage méticuleux et le soin apporté aux détails. 

  • Une impression délétère de ne pas savoir où l'on va : ça peut facilement déstabiliser.
Les royaumes carnivores
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En-cas laissant sur sa faim, les Royaumes carnivores, trouvaille des éditions Akata, se déroulent sur les terres africaines où la tribu des lions exerce la terreur, à cause de leur quête absurde de la chair de goût. Dominant hyènes et gazelles de Thomson [1] dans leur territoire, ils ne remarquent pas la rébellion poindre.

Cérémonieuses, disciplinées, sous le joug des fauves, les Thommies s’inclinent au retour des chasseresses royales. Les carnivores amènent un troupeau de zèbres pour nourrir l’imposant clan. Si les herbivores esclaves ne deviennent que rarement le diner, c’est la faute de leur chair réputée peu savoureuse. En échange de protection et de sécurité, elles servent les lions, mais gare aux débordements ! Une seule incartade et voilà la gazelle incriminée déchiquetée sans pitié devant le peuple réuni. Les hyènes, elles aussi esclaves des grands félins, se délectent des reliefs des repas. Dans ce semblant d’ordre où la loi du plus fort règne, Buena, un bovidé adolescent, refuse le massacre de très jeunes zèbres pour le plaisir du palais des imposants fauves. Idéaliste, il imagine chacun capable de désobéir en face de ce qu’il considère comme une injustice. N’écoutant que son courage confinant à la bêtise, il s’oppose aux lions pour délivrer les jeunes équidés. Alors que tout semble perdu pour lui — il ne fait pas le poids face aux carnivores —, la « démone blanche », dernière représentante des guépards, surgit et massacre une partie des fauves de l’assemblée, donnant l’occasion à Buena de fuir. Elle ne se nourrit que de ces félins à crinière depuis que son espèce a été décimée par eux, guidée par leur goût culinaire. Buena libéré, il ramène les zèbres à leur troupeau et essaye de fomenter une rébellion avec les mammifères des alentours.

Ce titre étonnant, dynamique et bien dessiné est la première œuvre de Yui Hata. Dans son univers, les animaux de la savane anthropomorphes possèdent des caractéristiques humaines : ils ont abandonné la quadrupédie pour la bipédie, ils usent de la parole, et portent des cache-sexes et des colifichets. Les lions façonnent des armes, des bijoux, vivent dans des maisons et, ultime indice d’« évolution » : la gastronomie. La famille royale comporte des mâles aux caractères affirmés : le replet dissimulant une grande force, la brute, le seigneur coquet mais retors, pervers et redoutable, sans que l’on ne rencontre le roi. Les gazelles, toutes semblables jusqu’au slip en tissu, sont de même bipèdes et cantonnées au travail de force. Elles sont surveillées par les hyènes, bipèdes elles aussi. Tous se partagent des territoires et sont hostiles les uns envers les autres, redoutant par-dessus tout les lions, incapables de tenir la moindre parole.

L’auteur arrive à insuffler une personnalité à chacun de ses protagonistes et utilise avec habileté leurs caractéristiques animales tout en évitant le manichéisme : les carnivores et les herbivores peuvent s’associer pour affronter un ennemi commun. Les expressions faciales et gestuelles soignées paraissent naturelles. Les relations sociales naturelles sont exploitées. Le mangaka adapte les visages : si la majorité des bêtes possèdent une vision sur le côté, ici, les créatures ont quasi toutes des yeux de face ; cela peut être perçu comme un signe d’évolution, la bipédie amenant le regard facial scrutateur. Dans leurs interactions, les combattants que réunit Buena sont tous experts dans leur art bestial. Les affrontements sont brutaux, Yui Hata ne craignant pas de montrer la violence des fauves, les éviscérations, déchiquetages, arrachages de membres. Les organes tombent au sol, étalant l’horreur de la domination.

La tribu des lions apparait comme une métaphore d’une société totalitaire à la recherche du plaisir soi-disant le plus raffiné, le plus inutile pour la survie : faire la fine bouche devant la nourriture, n’hésitant pas à la gaspiller, à la consommer sans prendre soin de renouveler et d’entretenir le cheptel et surtout, imaginant des accouplements inter-espèces pour en dévorer les petits.

En seulement trois tomes, l’auteur ne résout pas son postulat de base : la rébellion contre les lions. Pire, dans le second volume, l’histoire change de cap et se concentre sur la guépard, majestueux personnage, et le sauvetage de son unique progéniture, contre les rois de la savane. L’amour du mangaka pour la blanche féline transparait, ses apparitions sont sublimes, son regard, magnifique. Elle dégage un tel charisme que l’on est irrésistiblement attiré et que l'on attend chacune de ses irruptions. Hélas ! en refermant le dernier volume, un goût amer d’inachevé reste en bouche et appelle irrémédiablement une suite. Ces trois tomes ne sont que les prémisses d’une longue aventure, originale, d’un graphisme de qualité, avec des enjeux certes simples (la loi du plus fort n’est pas forcément la meilleure, la résignation non plus, mais l’entraide peut apporter beaucoup, plutôt que d’être dominé, classé, noté gustativement, les animaux préfèrent être dévorés selon la nature établie, pour la survie...) mais forts et universels, portés par des personnages intéressants.
La version française propose de belles couvertures au logo travaillé, la quasi-totalité des onomatopées adaptées, la traduction soignée, impression de qualité sur du papier assez épais.

Notons que ce manga n’est pas la première bande dessinée animalière asiatique sortie en français qui se consacrent à des bêtes sauvages ; l'éditeur Clair de Lune avait en sont temps, publié plusieurs récits autour des tigres [2].
Les Royaumes carnivores demeure une œuvre que l’on aimerait plus développée avec une conclusion sur le sort des lions et de leurs esclaves. Une histoire à potentiel trop vite terminée, laissant un arrière-gout de frustration, un suspense intolérable.



[1] La Gazelle de Thomson, également appelée Thommie, fait partie de la famille des bovidés. De petite taille, elle se trouve uniquement en Afrique de l’Est.
[2] Tigre (2 volumes), Histoires de tigres (1 volume), le Tigre blanc du mont Baekdu (1 volume), Kaichambi le bébé tigre (1 volume), tous par AHN Soo-Gil. Mais les animaux aux visages expressifs demeuraient sur quatre pattes.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Le graphisme soigné et détaillé jusque dans les décors.
  • Un univers vaste amenant de multiples rebondissements.
  • Une édition de qualité.
  • Questionnement social actuel.
  • Un récit prenant mais avec une impression d'inachevée et d'expédié.
Preacher
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Gros plan sur Preacher, un comic acide aux relents métaphysiques, qui sent le sang et la pisse.

Lorsque le révérend Jesse Custer se met à révéler les secrets des habitants de la petite ville dans laquelle il officie, cela a deux conséquences : il se prend une bonne raclée et fait le plein de fidèles pour son sermon le lendemain matin. Il n'a pourtant pas vraiment le temps de profiter de ce regain d'affluence car un être fabuleux, appelé Genesis et issu de l'accouplement coupable d'un Séraphin et d'une créature démoniaque, va prendre possession de lui, le dotant par la même occasion d'un pouvoir extraordinaire.
Ainsi débute une longue cavale en compagnie de Tulip, une fille sexy maniant plutôt bien le flingue, et Cassidy, un vampire irlandais à l'humour ravageur.

On connaissait déjà le tandem formé par Garth Ennis et Steve Dillon pour leur collaboration sur la série Punisher mais, avec Preacher, nous avons ici probablement leur meilleur boulot commun. Visuellement, c'est du Dillon, donc ce n'est pas parfait mais, malgré des visages souvent très semblables (sauf "Tête-de-Fion" évidemment), le dessinateur maîtrise parfaitement ses effets. Les covers (bien plus inspirées) sont, elles, de Glenn Fabry. Le graphisme est pourtant presque secondaire tant l'intérêt véritable de ce comic est surtout basé sur l'originalité de l'histoire, l'humour omniprésent et les dialogues percutants.
Preacher, comme souvent chez Ennis (cf. The Boys), est plutôt violent, parfois gore même, les dialogues sont crus, mais la drôlerie et l'originalité des situations permettent de faire passer tout cela sans aucun problème (avec tout de même un avertissement "pour lecteurs avertis" à la clé). Dans le genre cradingue, signalons une scène qui se passe dans un abattoir insalubre, où les employés urinent au milieu des pièces de bœuf. Une image quasiment semblable est visible dans la série 303, du même Ennis. Petit clin d'œil volontaire ou réelle obsession pour les boucheries dégueulasses ? Bonne pub pour les végétariens en tout cas.

Cassidy et Eccarius, sous la plume de Garth Ennis.

— Imagine que t'es un type normal, pas comme nous, et que tu t'écrases en avion dans la putain de jungle. Pas d'autres rescapés. Aucun signe de civilisation. T'es coincé là. Par miracle tu tombes sur un exemplaire de Tarzan. Tu le lis. Est-ce que tu vas pour autant vivre dans les arbres et parler aux singes ?
— Non.
— Et attention hein, j'adore Dracula. Je l'ai lu un paquet de fois. Mais à chaque fois que j'arrive à la fin, je me dis... quel trou du cul ! Putain, pas question que je me fasse avoir comme ça ! [...] On a le monde entier qui nous tend les bras, et l'éternité pour en profiter. Et voilà l'essentiel mon pote : faut profiter de la vie. Pas se vautrer dans la mort ou une crétinerie du genre.



La galerie de personnages est aussi savoureuse que sulfureuse. On passe du vieux shérif texan bourru et plein de préjugés aux anges pas si angéliques que ça et maniant mieux le juron et les expressions fleuries que les références bibliques. Notons aussi la présence, en vrac, d'un puissant industriel psychopathe, du Ku Klux Klan, d'une avocate sado-maso néo-nazie et de quelques braves pécores locaux.
La plupart des répliques sont excellentes et cyniques à souhait (cf. encadrés). Quant au trio principal, qui se débat au milieu des envoyés du Ciel, des flics et des cinglés en tout genre, on s'y attache rapidement malgré son côté déjanté.

L'auteur profite de ce "road-comic" très rock n' roll pour offrir son point de vue, plutôt décapant, sur certains sujets (il n'est pas très copain avec les psychologues par exemple). Au milieu de ce maelström de jurons et de gnons, il développe son intrigue avec minutie. Par exemple, un aspect dérangeant de Cassidy, qui sera dévoilé avec une grande délicatesse, permettra de rendre les réactions de l'immortel à la fois crédibles et très humaines. Un style (du trash qui a du sens) dont Ennis s'est fait le maître (cf. notamment le touchant La Pro, qui préfigurait déjà le propos tenu dans The Boys). En effet, sous la violence et la crasse se cache une véritable profondeur, une douceur même, qui cohabite avec des moments complètement délirants, voire choquants (le baron de la viande, heurk !) et des punchlines d'anthologie. Les révélations sur l'enfance de Tulip, notamment, se révéleront être une parenthèse tendre et touchante au milieu de la folie ambiante.

Cosmo et Jessy, sous la plume de Garth Ennis.


— Une fichue ligue de handball dont personne n'entendra jamais parler. Merde, personne n'a jamais gagné quoi que ce soit en jouant à ce jeu débile...
— On ne peut jamais savoir quand il s'agit d'argent, Cosmo.
— Non, mais on peut faire des pronostics. C'est pour ça que les gens investissent sur l'or et pas sur la merde de buffle en poudre.



Dans un premier temps publiée par Le Téméraire puis par Panini, la série, de 75 épisodes en tout (si l'on compte les numéros spéciaux et une mini-série en quatre chapitres), est rééditée aujourd'hui chez Urban Comics (dans de gros volumes de 392 pages, pour 28 euros pièce). Il est peu de dire qu'à côté, l'adaptation en série TV (dont nous vous parlions dans ce Digest) fait pâle figure : les scénaristes, ayant parfaitement retenu le côté gore et excessif, peinent par contre à retranscrire toute la subtilité de l'écriture d'Ennis, même si ce dernier a été associé au projet et en semble satisfait. 
Ce comic (encore un classique du label Vertigo) a obtenu de nombreux prix mérités, dont l'Eisner Award du meilleur scénariste, en 1998, et celui de la meilleure série régulière, en 1999. Cette histoire d'un gamin maltraité (torturé même), devenant un pasteur borderline ayant le coup de poing facile, a réussi à s'imposer comme une référence de la bande dessinée en maniant parfaitement humour, émotion et transgression. Difficile de passer à côté lorsque l'on s'intéresse aux comics.

Atroce, sublime, dérangeante et drôle, une excellente série à la liberté de ton rafraîchissante.




+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Drôle et décapant.
  • Une violence certes extrême mais toujours au service du propos.
  • Des personnages humains et attachants (ou détestables pour certains).
  • Le côté transgressif, pas juste en ce qui concerne la religion.
  • Une narration habile qui alterne action et moments de grande émotion.
  • Le triangle amoureux et amical formé par les trois protagonistes principaux. 

  • Les visages de Dillon, pas franchement top pour la plupart et trop semblables.
Remade : le virus plus intelligent que vous
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Le genre apocalyptique étant plutôt en vogue en ce moment, voyons ce que nous réserve Remade, un roman sorti en octobre dans nos contrées.

Tout commence avec un début d'épidémie en Afrique. Un virus, qui ferait passer Ebola pour un pet d'écureuil, vient de frapper subitement. Ce virus est pourtant très différent de ce que l'humanité a pu affronter jusqu'ici. Il ne connaît aucune barrière des espèces, il s'avère mortel dans 100% des cas en seulement quelques heures, et, en plus, il fait preuve d'intelligence et d'adaptation pour se propager. Bref, le truc bien flippant.
D'ailleurs, en l'espace d'une semaine à peine, le monde entier passe du simple fait divers à la rumeur inquiétante, puis aux premières mesures d'urgence jusqu'à l'effondrement total. Au milieu de la panique ambiante, Leo, jeune américain venu habiter à Londres après le divorce de ses parents, tente de protéger sa mère et sa petite sœur, Grace.

La survie en milieu hostile, que ce soit après un débarquement extraterrestre, un déploiement de zombies ou un impact de météorite, on commence à connaître. Pourtant, Alex Scarrow, romancier britannique spécialisé dans le thriller, la SF et le "young adult" [1], parvient à capter l'attention, voire même à passionner, et cela grâce à deux éléments complémentaires : d'une part un style fluide et agréable, d'autre part une menace qui va se montrer assez originale.

Parlons déjà du style de l'auteur, toujours difficilement jugeable lorsque l'on évoque une traduction. Je ne sais plus où j'ai vu quelqu'un le qualifier de "simple". Mais, qu'est-ce que ça veut dire, bordel, un style "simple" ? Cela signifie que l'auteur n'oblige pas le lecteur à plonger dans le dictionnaire toutes les deux minutes ? Que c'est fade ? Que ça manque de lyrisme ? Que c'est bâclé ? Impersonnel ? "Simple" ne veut évidemment rien dire lorsque cet adjectif est censé qualifier un style. D'ailleurs, que serait son opposé ? Un style "complexe" ?
Fort heureusement, le style de Scarrow n'est rien de tout ça. L'auteur installe dès les premières pages un sentiment d'angoisse, il rend ses personnages crédibles et attachants, il parvient à balancer les bons effets au bon moment, à faire frémir (souvent plus de dégoût que de peur), bref, ça s'appelle un style efficace. Et c'est d'ailleurs la seule chose que l'on peut juger objectivement, le reste faisant partie du domaine de l'inclination personnelle (surtout lorsque l'on juge une traduction).

Pour le fond, et notamment la fameuse menace, le virus s'avère vraiment très particulier, au point d'être bien plus qu'un virus traditionnel. Sans trop en révéler, disons que le truc lorgne du côté d'un Invasion of the Body Snatchers, mais avec une dimension émotionnelle intéressante due à l'un des personnages.
Voilà peut-être la première réserve : le gros coup de théâtre a lieu à la fin car il s'agit d'une (énième) série et non d'un récit complet. Autre petit élément négatif, le camp de survivants et son "méchant" sentent un peu le déjà-vu. Et le salopard en question, bien que réellement haïssable, a du mal, par son côté benêt, à se hisser au rang d'un Gouverneur (de The Walking Dead, cf. ce roman) par exemple. M'enfin, étant donné qu'ici le virus n'est pas seulement un révélateur de personnalité (comme justement les zombies dans TWD) mais un personnage à lui seul, l'on peut mettre de côté cette petite faiblesse, anecdotique en somme.

Les autres personnages sont plutôt bien écrits, notamment les deux principaux. La personnalité de Grace, la petite sœur, évolue par exemple d'une manière très habile. Très intelligente pour son âge, populaire, quelque peu hautaine et donneuse de leçon, elle a tout d'abord l'ascendant sur son frère, plus timoré, presque asocial, avant de redevenir une petite fille fragile puis... tout à fait autre chose.
Et puis, ce virus "intelligent" attise forcément la curiosité. Vous allez me dire que, même dans la réalité, le virus de la grippe est déjà plus intelligent que certains présentateurs télé, OK, mais là, tout de même, vous verrez, ce qu'il fait est assez troublant.

Petite précision tout de même sur la communication de l'éditeur français, Casterman, qui présente cette histoire comme un roman "entre Stephen King et The Walking Dead". Déjà, situer un récit entre un être humain, fusse-t-il écrivain, et une autre œuvre, c'est tout de même, au minimum, maladroit. Si je dois vous expliquer le goût du jus de grenade, je ne vais pas dire "c'est entre le jus de raisin et Samantha Fox". Bon, forcément, on voit bien ce que l'éditeur veut dire en plaçant King à l'arrache dans une phrase qui n'a plus de sens. Le problème c'est que ce n'est pas forcément vrai. La référence à King porte sur le côté horrifique, or ce qui caractérise King, c'est sa maîtrise dans la construction des personnages. C'est de là que vient le côté effrayant de ce qu'il met en scène, ce n'est pas à cause d'une débauche d'hémoglobine ou de scènes épouvantables, c'est parce qu'il réussit à rendre les personnages tangibles, réels, humains. Et ce pour tous les personnages, du héros principal à son pire ennemi en passant par un gugusse totalement secondaire. Scarrow, lui, est loin de réserver le même traitement aux protagonistes de Remade, justement parce que nombre de personnages, hormis Leo et Grace, sont caricaturaux ou anecdotiques.
Attention donc à ne pas faire confiance à toutes les étiquettes, collées n'importe comment et trop souvent, sous prétexte qu'elles sont vendeuses. 

Les possibilités d'évolution de cette intrigue sont énormes et ce premier opus ne constitue finalement qu'une grosse introduction. Reste à savoir si le lecteur sera suffisamment convaincu et appâté pour ce lancer dans une saga. À tenter en tout cas si le pitch vous émoustille.
Le tome 2 (il y en aura trois en tout) est prévu en France pour avril 2018, toujours chez Casterman.
 


[1] Cette catégorie est d'une stupidité insondable. Si l'on imagine bien pour quelles raisons l'on différencie les romans pour enfants des œuvres pour adultes, l'on voit mal pourquoi un livre viserait spécifiquement les "jeunes" adultes. Si une histoire est bonne et bien écrite, elle convient à tous les âges. Enfin bon, sans doute encore une trouvaille d'un commercial à la con.


+ Les points positifs - Les points négatifs
  • Une menace bien flippante et originale.
  • Des personnages principaux attachants.
  • Un style efficace.
  • Quelques scènes bien stressantes, notamment dans le train.

  • On a un peu l'impression de s'arrêter en plein milieu d'un chapitre à la fin de ce tome.
  • Un traitement inégal des personnages.
  • Le prix de la version kindle, ridiculement et artificiellement élevé.